Covid-19: les hôpitaux vont-ils tenir?

Ils affrontent la quatrième vague malgré le manque de personnel et l’épuisement. Le secteur a bien été réinvesti, mais les effets sont trop peu visibles sur le terrain. D’autant que le report des soins non urgents empêche tout répit.

une soignante dans un hopital durant le covid
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Chaque jour, les patients Covid sont plus nombreux que la veille. Jérôme Tack est infirmier chef au service de soins intensifs de l’hôpital universitaire Érasme. Son constat est corroboré par les chiffres. Le nombre de lits occupés en unités de soins intensifs (USI) augmente de 3,5 % par jour depuis le début de la semaine dernière. Selon les prévisions, on pourrait atteindre un plateau autour du millier de patients en USI le 3 ­décembre. Or, les hôpitaux belges comptent 2.000 lits théoriques en soins intensifs. Depuis vendredi dernier, ils sont passés en phase 1B du plan Hospital & Transport Surge Capacity. Cela signifie que chaque USI doit consacrer 50 % des lits disponibles au corona. Tous ne sont pas ravis. L’UZ Gent refuse de suivre le plan fédéral au profit de son autonomie. Cela dit, dans les faits, sa stratégie est adaptée à l’arrivée des malades Covid. Toutes les directions que nous avons contactées par ailleurs trouvent au contraire nécessaire de ­suivre un plan fédéral, notamment dans une ­optique de collaboration interhospitalière. La phase 1B veut également dire que des soins non urgents doivent à nouveau être reportés.

Nos forces sont moindres que pour la première vague. On constate dans les effectifs beaucoup d’absentéisme. De nombreuses personnes sont à bout et fatiguées. De plus, durant les vagues Covid, on arrête une série d’opérations non urgentes. Du coup, entre les vagues, nous soignons davantage de patients plus lourdement atteints. Les services sont toujours pleins depuis bientôt deux ans”, résume Jérôme Tack, président de l’association des infis en soins intensifs SIZ Nursing.

Cherche: 5.000 infirmières

Sans aucun doute les hôpitaux et leur personnel ont souffert et ils souffriront encore jusqu’à la fin de l’hiver. Marcel Van der Auwera, chef du département Aide médicale urgente au sein du SPF Santé publique, suit la situation de près. Depuis qu’il a commencé à mesurer le taux de lits fermés à la fin du mois d’octobre, ce dernier ne cesse d’augmenter. Contre 5 % en début de semaine passée, il était déjà à 8 % vendredi dernier et devrait atteindre les 10 % cette semaine. Parmi les causes, il cite le manque structurel de 5.000 infirmières dans le pays, la prévalence du risque de burn out, évaluée à 70 % par les associations d’infirmières, et l’épuisement latent couplé aux contaminations des travailleurs et à la mise en quarantaine des professionnels de la santé “cas contact”. Tout cela se traduit par un taux d’absentéisme de 15 %. Or, rappelle Yves Bernard, directeur ­général des hôpitaux Vivalia en province de Luxembourg, un patient corona nécessite jusqu’à deux fois plus de personnel soignant qu’un autre malade en unité de soins intensifs.

le personnel soignant emballe un mort du Covid-19

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Tous les ­établissements ne sont pas logés à la même ­enseigne. Ainsi si une stabilité a été trouvée au CHM Mouscron, le CHR de Liège est en manque de 50 ETP. Au Centre hospitalier EpiCURA à Mons, le directeur général ­François Burhin espérait ne pas en arriver là. “Mais depuis mi-novembre, ce n’est plus un phénomène de JT, c’est une réalité de terrain. Il y a de la fatigue et de la grogne. On a besoin de personnel spécialisé qui peut tenir des unités de soins intensifs. Durant la première vague, il y avait des malades et la peur de l’inconnu. Aujourd’hui on a des moyens de protection, le personnel est largement vacciné, donc la peur d’être contaminé est un peu plus faible. Par contre, s’occuper de patients Covid est un travail qui reste pénible”, dit-il.

Soignants non vaccinés

La situation dans les hôpitaux est loin d’être ­idéale. Elle ne l’était d’ailleurs déjà pas avant la crise sanitaire. Si nos interlocuteurs insistent sur les difficultés du moment, certains admettent ne pas tellement douter de leur capacité à traverser cette quatrième vague, notamment grâce à la ­vaccination même si l’hésitation vaccinale couplée au variant Delta mettent à mal la sérénité. Cela ne signifie pas que ce sera facile au niveau physique, psychologique et émotionnel. Cette réalité a ­convaincu le Codeco réuni en avance la semaine dernière à ne pas prendre de mesures trop dures, hormis peut-être le télétravail obligatoire quatre jours par semaine. On sait aussi que l’obligation vaccinale dans l’ensemble de la population fait l’objet d’une analyse juridique, éthique et épidémiologique au commissariat Covid.

De leur côté, les soignants doivent accepter le vaccin. Avec, pour le coup, une règle stricte: les travailleurs qui refuseraient verront leur droit à exercer suspendu jusqu’à ce qu’ils se fassent vacciner. Ils bénéficieront alors du droit au chômage temporaire. La règle court à partir du 1er janvier 2022. Dès le 1er avril, le personnel pourrait carrément être licencié de plein droit et tomber dans le régime classique du chômage.

Sur le demi-million d’employés dans les hôpitaux, 11 % ne sont pas vaccinés. Soit 60.000 personnes. On sait que la vaccination permet de soulager les hôpitaux. Depuis mi-octobre, trois quarts de la population générale est vaccinée et le nombre moyen d’admissions augmente trois fois moins vite qu’en automne dernier. “La stigmatisation des soignants est cependant regrettable. Au boulot, on est équipés. Si on est contaminés, c’est plutôt en dehors de l’hôpital. C’est pourquoi l’obligation devrait être générale”, estime Jérôme Tack.

une soignante vaccinée contre le covid-19

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La vraie marge de manœuvre

Contrairement aux directeurs d’hôpitaux qui se montrent ravis des investissements du gouvernement (lire ci-dessous), les acteurs de terrain peinent à percevoir les différences, évoquant un manque de réaction immédiate. Mais même avec tout l’argent du monde, quelle est la vraie marge de manœuvre des établissements hospitaliers pour aider les ­équipes? “D’abord, on doit exprimer notre reconnaissance, passer dans les unités pour dire au personnel que le travail est bien fait, répond François Burhin. Ensuite, on organise des intentions, des ateliers bien-être, un soutien psychologique pour débriefer, pour parler des choses car tout ce qui est caché finit par exploser.

Yves Bernard salue en outre le fait d’avoir pu embaucher, trop peu d’infirmières, mais au moins du personnel de support. Il évoque aussi les projets à moyen terme comme son plan bien-être via une enquête de terrain. Sur cette base, des projets seront menés en 2022, comme l’évolution des moyens logistiques permettant de mieux ranger le matériel, l’arrivée de logiciels facilitant le fonctionnement, des projets d’amélioration de l’ergonomie des bureaux. La mise en réseaux locorégionaux des hôpitaux, dont le plus grand baptisé Chorus à Bruxelles, devrait également permettre des économies d’échelle et des transferts de personnel en cas de besoins urgents. À Marcel Van der Auwera de conclure: “Dans l’immédiat, le problème principal réside dans le manque de personnel. Or pour former des infir­mières, il faut quatre ans. En attendant, les hôpitaux devront être créatifs”.

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