L’illusion de la pilule magique contre le Covid-19

Les antiviraux débarquent. Sauf que très peu de remèdes sont déjà autorisés par l’Agence européenne ­des médicaments. Lorsqu'ils le seront, leurs conditions d'octroi seront strictes. Ce ne sera donc pas un substitut au vaccin.

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Le Molnupiravir, un antiviral développé par le labo américain Merck. @ Adobestock

Evusheld, Ronapreve, Sotrovimab… Ces noms imprononçables ne vous évoquent sans doute pas grand-chose. Et si on vous disait Molnupiravir? C’est le petit dernier de cette liste de médicaments anti-Covid qui pourraient bientôt arriver sur le marché. Un remède concentré en une seule pilule, forcément, ça fait rêver. On s’imagine courir à la pharmacie au premier symptôme et, le temps d’un verre d’eau, renvoyer le Covid au statut de vulgaire grippe. Pas si vite! La réalité est plus compliquée. S’il y a bien des traitements derrière ces noms étranges – des “antiviraux” qui vont s’attaquer au virus déjà présent dans l’organisme en vue de le tuer -, aucun d’entre eux ne peut être réduit à une petite gélule miracle. “Les antiviraux ­interviennent lorsqu’on a échoué à prévenir le fait de contracter la maladie”, rappelle Sophie Lucas, immunologue et présidente de l’Institut de Duve de l’UCLouvain.

Ils se présentent sous deux formes. Les premiers arrivés, les plus nombreux aussi, sont les anticorps monoclonaux. Des versions synthétiques d’anticorps naturels. Ils sont administrés aux patients dont le système immunitaire ne parvient pas à produire lui-même des anticorps lorsqu’il est exposé à un ­vaccin ou à la maladie (à la différence d’un vaccin qui stimule le corps à produire sa propre réponse immunitaire). Ces anticorps de laboratoire sont d’une efficacité redoutable. “Ils persistent dans le sang plusieurs semaines et agissent à terme plus longtemps que les traitements à prendre par voie orale.” En ­Belgique, le cocktail de la firme Regeneron (le ­Ronapreve, celui-là même qui avait été utilisé en primeur sur Donald Trump l’automne dernier) est autorisé depuis le mois de mai dans nos hôpitaux. “Cette approche a été extraordinairement utile pour les immunodéprimés, comme les patients greffés ou cancéreux qui ne répondent pas ou peu au vaccin. Elle a permis d’éviter que le Covid ne les affecte trop.” Plusieurs autres anticorps monoclonaux sont actuellement en cours de révision par l’Agence européenne des médicaments (EMA), dont le Sotrovimab de GSK et l’Evusheld d’AstraZeneca… Selon Sophie Lucas, ils ne seront pas les derniers arrivés, “chaque firme ­pharmaceutique est en train d’en développer”…

Pas la panacée

Sauf qu’il y a un “mais”. Et même deux. Premièrement, ce type d’anticorps n’est efficace que s’il est administré dans les premiers jours de la contamination, ce qui réduit d’emblée son champ d’action. De nombreux patients arrivent trop tard. Ensuite, ce traitement ne peut être administré qu’à l’hôpital, par voie intraveineuse. La course vers la pharmacie s’arrête net. Revenons alors à ce fameux Molnupiravir. Cet antiviral développé par le labo américain Merck se présenterait sous forme de pilule à avaler. Sans doute plusieurs pilules, en réalité, à prendre sur plusieurs jours, rapidement après la contamination. L’EMA et son homologue d’outre-Atlantique, la FDA, examinent son cas. Réponse de la FDA attendue pour la fin du mois.

S’il est accepté, ce sera le premier traitement oral efficace – il a permis de réduire de moitié les risques d’hospitalisation et de décès à la suite d’une infection au Covid-19 – contre le coronavirus à être ­disponible sur le marché. D’autres suivront. Pfizer mène activement des tests sur sa propre pilule répondant au doux nom de PF 07321332. Quant au Remdesivir, le premier traitement anti-Covid à avoir reçu l’autorisation de l’EMA en juin 2020, il est aujourd’hui fortement controversé. L’antiviral, ­initialement développé pour lutter contre Ebola, ne serait que faiblement efficace, au même titre que la désormais célèbre hydroxychloroquine. L’EMA indique que “ce médicament fait l’objet d’une ­surveillance supplémentaire”. Un rapport final sera publié en décembre. En attendant, en Belgique, les stocks sont pleins… Reste un troisième type de ­traitement, dernier recours pour ceux que l’infection a forcés à l’hospitalisation: les anti-inflammatoires qui vont éviter que la réaction immunitaire ne détruise davantage que le virus. Plusieurs drogues sont également en cours d’évaluation par l’EMA. D’autres sont déjà utilisées chez nous. Mais, au grand dam de Jean-Christophe Goffard, chef du service de médecine interne et responsable des unités Covid au sein de l’hôpital Érasme, elles ne sont pas remboursées par l’Inami. “C’est une honte que l’on soit dépendant du bon vouloir de firmes pharmas qui sont loin d’être de gentils mécènes.”

Didier Raoult

Le professeur Raoult, promoteur de la très controversée hydroxychloroquine, face à l’Ordre des médecins. @ BelgaImage

Money, money, money

Tous ces traitements coûtent cher, particulièrement les antiviraux oraux. Si on fait le calcul pour le ­Molnupiravir sur la base des commandes de l’administration américaine, la dose coûterait près de 700 dollars. On n’y aura donc pas tous droit. “Le traitement de masse est exclu, confirme Jean-Christophe Goffard. Il faudra sélectionner dans la population de personnes à risque, tout en sachant qu’on traitera la moitié “pour rien” car il n’y a que 50 % d’efficacité.” Quand on sait que deux doses de vaccin coûtent moins de 40 euros à l’État, le calcul est vite fait. “Les vaccins restent les meilleurs sur le marché, et plus effi­caces, en tant que médecine préventive, complète Sophie Lucas. Ils coûtent moins cher en termes de souffrance, d’investissement et de santé publique. Les antiviraux n’y sont absolument pas substituables.” Les ­vaccins sont actuellement intégralement remboursés par l’Inami, “à voir ce que le gouvernement décidera pour les traitements. C’est une décision des ministres compétents”, fait savoir notre Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS).

Pfizer devrait écouler pour 36 milliards de dollars de vaccins anti-Covid cette année. Le CEO de Moderna est entré dans le club des milliardaires grâce aux contrats sur les vaccins anti-Covid. Merck prévoit d’engranger d’ici fin 2022 jusqu’à 7 milliards de dollars pour la vente de sa pilule antivirale. Le business du vaccin et du traitement anti-Covid rapporte bien. Alors quand Merck communique sur un accord permettant la diffusion mondiale de son antiviral, et l’accès d’un générique du médicament dans 105 pays à revenus faibles, certains crient à la communication politique. “Merck est une des pre­mières firmes à avoir abandonné son brevet concernant le médicament contre le VIH pour permettre de créer des génériques à destination des pays à faibles ressources, rappelle le professeur Goffard. Bien sûr, ce n’est pas que du mécénat. Les firmes savent qu’elles ne perdront rien chez nous car elles ne vendront pas ces produits dans nos pays. Ce n’est pas que de la bienfaisance, ça a aussi un côté marketing, mais c’est un peu vertueux tout de même et cela pourrait permettre à certains pays qui n’ont pas eu accès à la vaccination de masse de lutter plus efficacement contre l’épidémie.

Même si l’arrivée de ces traitements anti-Covid ne mettra pas fin à l’épidémie d’un claquement de doigts, le monde médical les attend de pied ferme. “Ils arrivent trop lentement!” Les lenteurs de l’EMA, qui analyse certaines drogues depuis plusieurs mois, posent également question. La procédure suivrait normalement son cours… La Commission euro­péenne a un portefeuille de dix traitements prometteurs dans son viseur. Six font déjà l’objet d’une ­évaluation ou d’une demande d’autorisation de mise sur le marché auprès de l’EMA. La Commission a annoncé vouloir “disposer de trois nouveaux traitements dans les semaines à venir et éventuellement de deux autres d’ici la fin de l’année”.

« Vous n’êtes pas un cheval »

Gare aux faux remèdes. Après une hausse de 20 % des empoisonnements en avril 2020 après que Trump a publiquement suggéré de boire de l’eau de Javel pour se soigner (on rigole, mais en Belgique, le Centre Antipoisons a reçu en avril 1.000 appels de plus que l’année d’avant sur la même période), les Américains ont eu de nouveau une autre idée. Elle s’appelle “ivermectine”, du nom du médicament habituellement utilisé pour le traitement de parasites, surtout chez les (gros) animaux. De plus en plus de ­Canadiens et d’Américains semblent convaincus que c’est un traitement efficace et s’empoisonnent à l’ivermectine en tentant de prévenir ou de guérir eux-mêmes des symptômes du Covid-19. Aux États-Unis, la FDA a réagi sur Twitter en publiant une note sous le commentaire: “Vous n’êtes pas un cheval, vous n’êtes pas une vache. Sérieusement, arrêtez!

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