Extension du pass sanitaire français: la crainte d’un fossé entre vaccinés et non-vaccinés

Le projet du gouvernement français de suivre l’exemple danois, même s’il n’est pas contraire à la Constitution, crée des tensions importantes vu les restrictions qui seraient imposées aux non-vaccinés.

Coontrôle de pass sanitaire le 26 juin 2021 à Landerneau, en Bretagne, à l'occasion du passage du Tour de France @BelgaImage

Il y aura « les bons et les mauvais citoyens« : le projet gouvernemental d’un pass sanitaire étendu, réservant à terme aux seuls vaccinés l’accès à certains commerces ou loisirs, alimente la crainte d’une fracture entre les deux camps.

« Si on se reconfine alors qu’il y en a certains qui ne se font pas vacciner, c’est pas juste, j’en peux plus moi, bon sang! Dans une société, il faut avoir le sens du sacrifice« , peste Lua Reis, une cuisinière de 21 ans, qui vient de se faire vacciner à Lyon. A l’opposé, Aude, non vaccinée au nom du « droit de choisir pour sa propre santé« , supporte mal le climat de réprobation ambiant. « On me regarde avec l’air de dire: ‘tu ne penses qu’à toi, tu ne veux pas œuvrer pour l’immunité collective’« .

Vers un pass à la danoise

Face à la flambée du très contagieux variant Delta qui pourrait provoquer « une quatrième vague » dès « fin juillet« , le gouvernement mise à fond sur une vaccination jugée encore insuffisante, avec à peine 37% de la population complètement protégée. Dans ce but, à côté de l’obligation vaccinale pour les soignants, l’exécutif planche sur une « extension du pass sanitaire » pour l’accès à certains commerces, bars ou restaurants, comme en Irlande, au Danemark, Autriche et bientôt en Grèce.

Après l’été, une fois que la vaccination aura été « proposée à tous les Français« , le gouvernement envisage même d’arrêter le remboursement des tests PCR de confort (concerts ou voyages). Tout semble donc militer pour un traitement différencié à terme entre vaccinés et non-vaccinés.

« Ressentiment » mutuel

Le ministre de la Santé Olivier Véran a justifié une telle démarche: en cas de nouvelles restrictions anti-Covid, « 20% de non-vaccinés ne pourraient pas contraindre les 80% de Français (qui veulent l’être, selon de récents sondages, ndlr) à ne pas accéder à des activités courantes qui leur ont tant manqué depuis un an« .

Le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal s’est inquiété ouvertement d’un risque de « fracture vaccinale » et de « ressentiment » mutuel. Pour justifier un pass sanitaire étendu, Olivier Véran a cité des études montrant que fermer les commerces pour tous les Français aurait « un impact pas différent sur l’épidémie » qu’en proscrire l’accès aux seuls non-vaccinés.

Un tel pass « reviendrait à rendre la vaccination obligatoire« , fulmine Aude, la cinquantaine et éditrice de profession. « Ni conspirationniste ni anti-vaccin« , cette Parisienne mère de trois filles, juge le vaccin anti-Covid « tout à fait indiqué pour les personnes âgées et à risque« , « pas pour les plus jeunes » car « il ne permet pas de supprimer la maladie, contrairement aux anti-polio ou tuberculose« .

Nicolas M., 41 ans, cadre dans le privé, qui pense, à son âge et vu son état de santé, avoir « zéro chance d’encombrer les hôpitaux« , trouve qu’on « met une pression malsaine sur les non-vaccinés » comme lui. Le variant Delta et le pass sanitaire sont des « mécanismes de peur« , selon ce père de famille, prêt à se priver de certains loisirs, « une affaire de principe » face à un « tel abandon de libertés« . Comme lui, Aude dénonce une « restriction de liberté » et même « un premier pas vers un Etat autoritaire« , dans « un scénario à la ‘Black Mirror’ (série TV) où l’on note les bons et les mauvais citoyens« .

Comme la ceinture de sécurité

Pourtant, « du point de vue du droit« , prévoir un traitement différencié pour vaccinés et non-vaccinés dans l’accès à certains lieux, pour voyager ou s’éloigner de leur domicile, est tout à fait légal, explique à l’AFP le constitutionnaliste Dominique Rousseau. La Constitution impose « la protection de la santé publique » et c’est à l’Etat « de définir les éléments permettant » de la garantir.

Par conséquent, même si un pass sanitaire pourrait « porter atteinte au principe d’égalité » entre citoyens, les autorités seraient en droit, selon M. Rousseau, d' »invoquer deux raisons: la différence objective de situation entre vaccinés et non-vaccinés qui justifie de les traiter de façon différente, et un motif d’intérêt général comme le fait d’encourager les gens à se faire vacciner« . Le professeur de droit dresse le parallèle avec la ceinture de sécurité obligatoire dans les voitures: à l’époque, certains la contestaient « au nom de la liberté individuelle« . Mais ils avaient perdu face à « l’objectif fixé à l’Etat de protection du public« .

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