Covid-19: des documents incitent à creuser l’hypothèse d’une origine dans un labo de Wuhan

Des scientifiques appellent en parallèle à mieux examiner cette piste jusqu'ici peu abordée dans les enquêtes.

La virologue Shi Zhengli dans son laboratoire de Wuhan @BelgaImage

Ce jeudi, «Science» a publié une petite bombe. Une vingtaine de scientifiques de haut niveau ont écrit dans la revue un appel à examiner plus sérieusement la possibilité que le Covid-19 trouve son origine dans un accident de la laboratoire. Ils réclament une enquête indépendante et demandent aux autorités chinoises un accès à toutes les données nécessaires dans cette perspective. Jusqu’ici, Pékin a balayé des demandes similaires en niant que la pandémie puisse être née d’une erreur de l’Institut de virologie de Wuhan (WIV). Oui, sauf que quelques heures avant l’appel dans «Science», trois travaux universitaires réalisés au WIV sont apparus sur Twitter via un compte anonyme, apportant un éclairage nouveau sur les coronavirus étudiés là-bas.

Le cas énigmatique du virus RaTG13

Les trois documents en question sont en réalité une thèse de doctorat et deux mémoires de master datés de 2014, 2017 et 2019. Jusqu’à aujourd’hui, ils étaient gardés secrets et pour cause: ils traitaient de la nature et du nombre de coronavirus conservés au WIV. Ils contredisent surtout des affirmations faites par le laboratoire ces derniers mois sur les séquences génétiques virales, comme l’expliquent des spécialistes au journal français Le Monde.

La thèse de doctorat permet notamment d’en savoir plus sur les expériences menées à Wuhan sur le virus RaTG13, un coronavirus qui partage 96,2% du génome du désormais célèbre Sars-CoV-2, même s’il n’est pas son progéniteur. Sa séquence génétique a été publiée par des chercheurs du WIV le 3 février 2020. Peu après, une microbiologiste italienne, Rossana Segreto, remarque qu’un virus presque identique, le RaBtCoV/4991, avait fait l’objet d’une publication en 2016.

En juillet 2020, la patronne du WIV, Shi Zhengli, a déclaré que RaBtCoV/4991 et RaTG13 étaient en réalité le même virus. Mais là, problème. La thèse révélée cette semaine montre que cette affirmation est fausse: les séquences génétiques diffèrent de 1% à 1,5%, surtout au niveau de la protéine Spike, c’est-à-dire la clé d’entrée qui permet au virus d’entrer dans une cellule. Pourquoi le WIV a-t-il caché cela et comment expliquer ces données? Pour l’instant, la question reste en suspens.

Des non-dits de première importance

Le virus RaTG13 trouve son origine dans une mine de Mojiang, en 2012, et là aussi, il y a matière à discussion. Six mineurs avaient alors succombé à un syndrome respiratoire aigu proche des symptômes constatés avec le Covid-19. Jusqu’ici, le WIV affirmait avoir collecté 13 échantillons sanguins de ces mineurs. Mais selon le mémoire de 2014, le labo en possèderait en réalité une trentaine. L’institut clamait également en novembre 2020 que huit autres coronavirus avaient été collectés à Mojiang. Encore faux, selon les travaux inédits de cette semaine! Le WIV a oublié de parler d’un autre coronavirus, également repéré à cette occasion. De quoi s’agit-il exactement? Pourquoi ne pas en avoir parlé? La question est posée, à nouveau.

Un dernier point interpelle. La thèse de 2017 avait pour but d’évaluer la contagiosité potentielle des coronavirus de chauve-souris sur l’homme. Pour cela, les chercheurs de Wuhan avaient utilisé le virus WIV1 mais les résultats n’ont jamais été publiés en détail. Maintenant, c’est le cas. «On sait aujourd’hui que des expériences de recombinaison génétique étaient menées à Wuhan et en Caroline du Nord», explique au Parisien le virologue Hervé Fleury. «L’idée était d’adapter ce virus à l’homme pour mieux comprendre la transmissibilité. C’est ce qu’on appelle le gain of function. On peut affirmer désormais que les Chinois détenaient dans leurs frigos des virus capables de contaminer l’homme et de générer une épidémie».

Un soutien de poids dans l’appel de Science

Un des experts qui a particulièrement travaillé sur le virus WIV1, c’est le microbiologiste Ralph Baric, de l’université de Caroline du Nord. Il a été en collaboration avec Shi Zhengli de Wuhan. Mais dès 2016, Baric a fait savoir que des travaux avaient pour objet des virus recombinants et alertait sur un possible grand danger. Et ce jeudi, qui retrouve-t-on justement parmi les scientifiques signataires de l’appel dans Science? Ralph Baric! Pour Hervé Fleury, «sa signature est majeure». «Il acte le fait que les Chinois ont peut-être fait une bêtise», dit-il.

Tous ces éléments donnent beaucoup de poids à la lettre de Science. Dans celle-ci, les experts demandent à ce qu’une nouvelle enquête «transparente, objective et fondée sur des données» soit faite sur les travaux du WIV sur les coronavirus, et ce de manière totalement indépendante. Pour eux, c’est la seule manière de trancher la question de l’origine possible du Covid-19 dans le labo de Wuhan. Est-ce que ces révélations et ce coup de pression feront changer l’attitude de la Chine à ce sujet? C’est peu probable. Lors de l’enquête menée par les experts de l’ONU il y a quelques mois, Pékin avait fortement contrôlé leur visite. Seulement 4 des 313 pages du rapport issu de cette enquête évoquaient la thèse d’une origine du Covid-19 en laboratoire.

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