Faut-il lever les brevets des vaccins?

Le président américain appelle à libéraliser le marché des sérums contre le coronavirus. Décision courageuse, humaniste ou vulgaire coup de com' de la Maison Blanche? On décrypte.

Vaccin @BelgaImage

Joe Biden, prochain Prix Nobel de la Paix! En annonçant vouloir lever temporairement les brevets des vaccins anti-Covid-19 afin de les rendre plus disponibles dans les pays pauvres, le 46e locataire de la Maison Blanche est-il le nouvel homme de la providence? «A circonstances exceptionnelles, décisions exceptionnelles», a justifié Katherine Tai, la représentante américaine au commerce. Étonnante volte-face de Washington. En effet, lorsque l’Inde et l’Afrique du Sud ont supplié l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) de geler les droits de propriété intellectuelle sur les vaccins de type ARN Messager en octobre 2020, les États-Unis, maison-mère des Big Pharma Pfizer, Moderna ou Johnson & Johnson, ont asséné un «non» catégorique. Même refus du côté de l’Union européenne, du Royaume-Uni et du Japon. La protection de l’innovation l’emportant sur le principe de solidarité. Mais cette ligne à priori amorale est aujourd’hui de plus en plus difficile à tenir.

Car la pandémie continue de faire des ravages, notamment en Inde, et l’Afrique pleure pour obtenir des vaccins. Selon Le Monde, sur 1.1 milliard de doses inoculées jusqu’ici sur la planète, seules 18 millions l’ont été pour le continent africain. En partenariat avec l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), un mécanisme de solidarité international, Covax, a pourtant été mis en place afin de garantir un accès équitable à la vaccination contre le Covid-19. Trop peu alimenté par les pays riches et leurs fondations, ce fonds d’urgence n’a pour l’instant permis que de fournir 54 millions de doses à la centaine d’États les plus pauvres. Une broutille. «L’initiative Covax, censée permettre de vacciner 20% de la population de 145 pays en 2021, n’est en mesure de vacciner que 3,3% de cette population au cours du premier semestre 2021, pointait l’ONG belge CNCD-11.11.11 dans son dernier rapport. Ainsi, la majorité de la population africaine n’aura pas accès aux vaccins avant 2022 et la majorité de la population d’une douzaine de pays africains les plus pauvres risque de ne pas être vaccinée avant 2024.»

Incubateurs à variants

Une faute morale, mais aussi sanitaire et économique. Y compris pour les nations les plus riches. Le faible taux de vaccination en Afrique, par exemple, risquant de favoriser la propagation de nouveaux variants sur les autres continents. «En prolongeant la durée de la pandémie, ce manque de solidarité a aussi un coût pour l’économie mondiale, au Nord comme au Sud, poursuit le CNCD. Une étude estime ainsi que dans le cas où la totalité de la population des pays développés est vaccinée en l’espace de quatre mois dès 2021, mais que seulement la moitié de la population des pays en développement est vaccinée au début de l’année 2022, le coût pour l’économie mondiale s’élèverait à 3.800 milliards de dollars, dont près de la moitié supportée par les pays développés.»

C’est dire si l’annonce de Joe Biden a été joyeusement reçue en Afrique. Mise en porte-à-faux, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, elle, s’est déclarée prête à discuter de cette levée des brevets à l’OMC. Reste que le problème est bien plus complexe qu’il n’y paraît. D’abord parce que l’innovation est le principal levier de croissance des entreprises pharmaceutiques. C’est d’autant plus le cas des firmes qui commercialisent des vaccins à ARN messager comme Pfizer et Moderna. Une technologie révolutionnaire qui devrait permettre de soigner de nombreuses autres maladies.

Banco pour Pfizer

«L’impact sur le long terme, pour l’industrie et l’innovation, est dangereux», s’est défendu Stéphane Bancel, le PDG du laboratoire Moderna sur l’antenne de France Info. Avant de poser la question suivante: quel investisseur déciderait de financer pour 5, 10 ou 20 ans une molécule prometteuse mais dont l’invention ne serait pas protégée? Rappelons tout de même que la levée des brevets ne serait pas pour autant synonyme d’absence de bénéfices pour les Big Pharma. Et que certaines firmes les ont déjà bien rentabilisés. Ainsi, les ventes de vaccins contre le Covid-19 du géant Pfizer lui ont déjà rapporté 3,5 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) au premier trimestre 2021.

L’autre argument avancé par ce milliardaire français contre la levée des brevets est son inefficacité d’un point de vue sanitaire. «Je comprends l’idée [mais] elle n’aura aucun impact sur le nombre de vaccins sortis.» Si les labos acceptaient de lever tous les secrets de fabrication, cela ne permettrait donc pas d’accélérer la vaccination. Car la chaîne d’assemblage de ces sérums est particulièrement complexe et coûteuse. C’est d’autant vrai pour les vaccins à ARN messager et leur production à –70°. Peu de sites dans le monde ont les moyens techniques de les réaliser. Alors pourquoi ne pas en fabriquer? Construire ces labos et les certifier prendraient des mois, peut-être même plus d’une année, rétorquent les entreprises pharmaceutiques.

Rappelons que les autres types de vaccins, comme celui de Johnson & Johnson, sont en théorie plus simples à produire, et que ces délais ne semblent pas non plus déraisonnables alors que certaines contrées africaines risquent de ne pas être vaccinées avant 2024. Et même dans le cas où ces sites de production arriveraient trop tard, on se consolera sans doute en se disant qu’ils seront opérationnels pour affronter de prochaines pandémies. Voilà pourquoi de nombreuses ONG, chefs d’État et prix Nobel exhortent les politiques à faire pression sur les labos pour qu’ils accordent des transferts de licence vers les pays moins bien équipés. Après tout, il existe un précédent. Pour lutter contre le VIH, les fabricants d’antirétroviraux, médicaments très onéreux au début des années 90, avaient finalement accepté de baisser leurs marges.

Un appel entendu par Biontech. Si la firme allemande se déclare toujours opposée à la levée des brevets, arguant elle-aussi de l’inefficacité de la mesure, elle vient d’annoncer vouloir fournir ses vaccins aux pays pauvres à «un prix qui ne sera pas orienté vers le profit». Du côté de l’Union européenne, on tacle aussi le coup de com’ de Joe Biden, à la tête d’un État qui n’exporte pas ses précieux sérums… «Alors que d’autres gardent leur production pour eux-mêmes, l’Europe est la principale exportatrice de vaccins dans le monde», a rappelé Mme von der Leyen. A ce jour, analyse aussi Libération, la France est d’ailleurs le seul pays à avoir fait un don de doses au système de solidarité Covax.

 

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