Et nous, comment ça va?

Les résultats de la nouvelle enquête de Sciensano sont sans appel: les dépressions et les pensées suicidaires augmentent très fort et avec elles, les besoins en support psychologique. Or, les structures d’accueil semblent débordées. Et il faut se préparer à affronter la suite, qui s’annonce pire. 

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Des signes qui ne trompent pas. Une nièce en confinement sur son campus, habituellement solide et carrée, avoue qu’elle cherche une psy. Qu’elle n’en a pas trouvé autour d’elle. Mais qu’elle a réussi à obtenir un rendez-vous pour la semaine suivante, en France, par… Zoom. Tout le monde n’étudie pas sur un campus, n’est pas fluide avec les communications par vidéo et n’a pas la ressource d’aller dégoter à des centaines de kilomètres une thérapeute qu’il faudra payer par transfert bancaire. Mais de plus en plus parmi nous ressentent ce même besoin: se décharger de ses angoisses, de son coup de blues ou de ses idées noires. Alors, comment faire? En cas d’urgence? L’évidence. Le 112. Exactement 30 secondes après le début de l’appel. “Un psychologue? Vous prenez rendez-vous à l’hôpital le plus proche. Mais si ça ne va vraiment pas, on envoie une ambulance qui vous emmènera aux urgences où vous aurez accès à un psy de garde.” Le répondant est cordial et au travers de la conversation téléphonique, on perçoit une indéniable empathie. “Ça va aller?” On remercie, on se dépêche pour ne pas occuper la ligne trop longtemps. Au moins on sait qu’il existe réellement un filet de secours en cas de gros pépin. Ce n’est pas le cas: on poursuit avec l’hôpital le plus proche. Il se trouve à 2 kilomètres. On téléphone. Troisième sonnerie. “Des idées noires? Un psychiatre alors? Ou un psychologue? Je vais prendre votre numéro, ma collègue spécialiste vous rappelle de suite.” Littéralement onze secondes plus tard. “Alors, que souhaitez-vous exactement? C’est dans le cadre du Covid? D’accord, si c’est dans ce cadre-là, il vous faut un psychologue. Nous avons un tout nouveau service spécialisé dans ce type de prise en charge… Je peux vous proposer une place lundi prochain à 16h40…” Rapide et efficace. Un rendez-vous avec un psychologue pourrait avoir lieu quatre jours plus tard. Notre pays a sa part de dysfonctionnements, mais ce coup de sonde est plutôt réconfortant. Mais élargissons le champ: on a peut-être été très chanceux…

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Des jeunes déjà délaissés avant le Covid

En temps normal, il y a, en Belgique francophone, un manque de lits psychiatriques”, commence le Dr Nelle Lambert. Elle est, entre autres, psychiatre, directrice médicale et clinique du service de santé mentale à l’ULB, professeure associée et directrice de la clinique des jeunes adultes du service de psychiatrie de l’hôpital Érasme. “Ça, c’est de manière générale. Avec le Covid, en pédopsychiatrie et en particulier en psychiatrie de l’adolescence, il y a une explosion du nombre de jeunes ayant besoin d’être hospitalisés. Donc, une saturation des structures. Et il s’agit de souffrances graves. De grosses crises avec des idées suicidaires, pour de très jeunes adolescents, qu’on voudrait bien hospitaliser. Mais on ne peut pas: il n’y a pas de place. En hospitalier, on est donc en très grand déficit des possibilités d’accueil. En ambulatoire – c’est-à-dire une prise en charge sans hospitalisation -, on constate également une crise au niveau des services de santé mentale.” La pandémie de Covid a révélé un déficit des capacités de soins psy envers l’ensemble de la population. Et un déficit aigu en ce qui concerne les soins envers les jeunes et les adolescents. “Là, c’est une catastrophe.

Le tsunami

Rien d’étonnant. Le Bureau fédéral du plan avait déjà rapporté avant l’apparition de la pandémie une dégradation de la santé mentale des Belges. Il pointait notamment que près de 18 % de la population vivait une situation de détresse psychologique. Un pourcentage en hausse constante depuis une dizaine d’années. En décembre 2020, Sciensano avait publié des chiffres qui montraient que le moral des Belges s’était encore détérioré. Un indice était très interpellant: plus de sept personnes sur dix se plaignaient de troubles du sommeil. Enfin, le Conseil supérieur de la santé a publié son deuxième rapport sur le sujet. Les 149 professionnels interrogés confiaient, en substance, le sentiment d’avoir été oubliés par les autorités. Elke Van Hoof, la présidente du groupe de travail santé mentale et Covid, commentait sévèrement. ”S’y prend-on trop tard pour prendre en considération la santé mentale? Oui, vu le fait que nous avons publié notre premier avis en mai 2020 et qu’on est, en 2021, toujours dans la même situation…” Depuis quelques semaines, c’est le “tsunami total”, révèle quant à elle Nelle Lambert. “Nous ne parvenons plus à répondre aux demandes dans des délais raisonnables. Surtout pour les enfants, adolescents et jeunes adultes. Avec par exemple des jeunes de 12 ou 13 ans pour lesquels on ne trouve pas de place à l’hôpital. Toutes nos équipes “ jeunes adultes/ados” sur nos trois implantations sont totalement débordées.

Rien ne remplace le lien social

La psychiatre décrit calmement la réalité de terrain. On perçoit toutefois dans sa voix des accents de désarroi. “Dans le quartier des Marolles, c’est une déflagration de situations préoccupantes de jeunes enfants, nous sommes en grande difficulté parce qu’on se retrouve face à des situations auxquelles on ne peut pas répondre. On est très très inquiets mais cela n’est plus possible de répondre à tous. Donc l’hospitalier et l’ambulatoire sont submergés. Et si nous avons reçu des financements “Covid” nous permettant de construire de nouvelles initiatives, afin de faciliter l’accès aux soins – épiceries sociales dotées de psychologues, maraudes dans les campus, etc. -, ils s’arrêtent en juin. Alors que ça ne fait que commencer a priori…” Que font les structures pour absorber, vaille que vaille, le “tsunami”? “On a adapté nos dispositifs, indique le Dr Lambert. Avant tout, je tiens à préciser que les psys peuvent soutenir la population, mais rien ne peut remplacer le lien social, particulièrement chez les plus jeunes… Nous tentons donc de mettre sur pied des activités permettant aux jeunes gens de se retrouver, en Zoom ou “en vrai”. Ça nous permet de redonner du lien social, on a par exemple mis sur pied un groupe de balades. Les activités de groupe nous permettent également de voir plus de personnes en moins de temps. Et puisqu’on a un manque de personnel, au lieu de faire un suivi thérapeutique au long cours d’office, nous commençons par quelques consultations.” En poursuivant la métaphore, ce n’est pas tant des digues que les structures de santé mentale ont dû construire en urgence mais plutôt des brise-lames. “Sur le papier, je crois qu’on est dotés d’un Système de très bonne qualité”, estime le Dr Daniel Souery, psychiatre, qui fut professeur à Érasme et dirige maintenant le centre européen de psychologie médicale Psy Pluriel. “Avec en première ligne des médecins généralistes – dont je suis admiratif – sensibilisés à la question. Il y a des patients qui viennent me voir en tant que psy et qui me disent “Mon généraliste m’a vu pendant deux heures”. Deux heures! Il y a des généralistes à qui il faudrait donner des médailles. Après les généralistes, il y a les psychothérapeutes, les psychologues, les psychiatres, les hôpitaux généraux et psychiatriques. Un système reconnu internationalement comme de grande qualité. Et abordable. Par contre, en termes de quantité, il n’y en a pas assez. Et encore plus maintenant. En temps normal, il faut un mois pour avoir un rendez-vous. Actuellement, c’est six. C’est la galère, surtout pour un patient en détresse.” Le Dr Souery évoque la détresse mentale de plus en plus fréquente parmi les membres du corps médical: aides-soignants, infirmiers, médecins généralistes, urgentistes. ”Nous, les spécialistes, nous sommes plus armés. Mais on arrive à un point de saturation. Tant de demandes, de sollicitations qu’on ne peut pas refuser. Et puis il y a une vague de suicides chez les jeunes. On est confrontés à des choses… qui pèsent. D’ailleurs de plus en plus de patients me demandent comment je vais. Quant à ce nouveau confinement… Nous sommes un certain nombre de psys à percevoir la catastrophe. Et à prédire qu’il faudra construire de grosses structures psy pour accueillir dans le futur le flot de jeunes qui ont 13-17 ans aujourd’hui.” Voilà qui éclaire une prédiction. Psy est un métier d’avenir. Faut-il s’en réjouir?

Centre de Prévention du Suicide : 0800/32.123.
 

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