Belgique : que se passerait-il si on déconfinait aujourd’hui ?

Beaucoup le fantasment, certains le réclament. Mais que se passerait-il si on oubliait les bulles sociales, le télétravail, les études à distance et le couvre-feu?

Terrasses - Belgique @BelgaImage

Ce soir. Un resto en bande et finir aux petites heures dans un bar. Un anniversaire à la maison avec toute la famille. Le Festival du film fantastique. Cet après-midi. Les 24 heures vélo. Le carnaval de Binche. Un bus pour les sports d’hiver. Aujourd’hui. Un week-end coup de tête à Paris à bouffer des expos. Un auditoire bondé. Un salon de coiffure… Eh non! Sauf pour ce dernier exemple – qui a repris ses activités le 13 mars suivant un protocole très strict -, il faudra ­attendre un peu. Voire un peu plus.

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La frustration est partout et chacun la connaît. Certains plus que d’autres, mais personne n’est épargné. Les contrariétés ont longtemps cédé le pas à la patience. On voyait “le bout du tunnel”. On ne fermait “que pour quelques semaines”. Les semaines sont devenues des mois. Et les mois, une année. La patience roule sur les jantes. Notre pays gronde, comme une grande partie du monde, avide de retrouver sa liberté “d’avant”.

Alors pourquoi pas “l’avant” pour tout de suite?

Si on revenait à la situation d’avant? Ce que je peux vous dire, c’est… mais êtes-vous familier avec le fameux “R”, le taux de reproduction du virus?” Catherine Linard est géographe de la santé et professeure à l’UNamur. Avant de pénétrer dans le monde de la modélisation, petite mise à jour scientifique. “R”, soit le taux de reproduction, est le nombre moyen de personnes qu’une personne infectée va contaminer. “Quand on est au début d’une épidémie et que toute la population est susceptible d’être infectée – car il n’y a aucune immunité -, on parle de “R zéro”, c’est le taux de reproduction de base. Ce taux de reproduction dépend des caractéristiques du virus. Ce R zéro pour la Covid-19 a été estimé, en Belgique, à 3,5. Sans aucun geste barrière cela veut dire qu’une personne infectée va contaminer un peu plus de trois personnes en moyenne. Pour faire simple, si un lundi nous avons dix personnes infectées, le lundi suivant elles seront 35, le lundi d’après 122, puis 428, 1.500, 5.250, 18.380, 64.340, 225.187, etc. Donc si actuellement on revenait à la situation d’avant, on repartirait sur une exponentielle, mais pas en partant de zéro.” On débuterait par l’actuel nombre de nouveaux cas quotidiens (en n’oubliant pas qu’il s’agit des cas détectés; en réalité, ils sont plus nombreux): 2.300, 8.050, 28.175…

Taux de reproduction versus immunisation

Mais les choses ne sont pas si simples. Fort heureusement, d’ailleurs. “Actuellement, la population belge n’est plus susceptible à 100 % d’être infectée. On estime à environ 20 % ceux de la population qui sont immunisés soit parce qu’ils ont fait la Covid, soit parce qu’ils sont vaccinés. Cette immunité se traduit donc sur le R. On parle ainsi de “R effectif” que l’on nomme usuellement “Rt”. Le R effectif actuel n’est plus de 3,5. Si l’on devait revenir à une situation sans aucun geste barrière, il faudrait multiplier les cas plutôt par 2,8…” Sans gestes barrières, donc, x 2,8. Avec les mesures actuelles, le Rt tourne autour de 1 depuis des semaines. C’est la raison pour laquelle nous sommes sur un plateau  depuis près de deux mois. Là où les choses se complexifient, c’est sur deux points. Le premier, c’est identifier les circonstances dans lesquelles les transmissions s’effectuent. Le deuxième, c’est de traduire ces cas en nombre d’hospitalisations, en nombre d’hospitalisations en soins intensifs et en nombre de décès…

Rock Werchter @BelgaImage

Trois boules de cristal

Pour le premier point, une hiérarchisation précise des activités humaines – aller chez le coiffeur/prendre le métro – favorisant la transmission du virus existe-t-elle? “À ma connaissance, pour la ­Belgique, non. On n’a pas de données qui permettent d’effectuer ces évaluations. Il y a des études qui ont été faites dans d’autres pays. Aux États-Unis, en Norvège… À défaut d’avoir une typologie exacte, on connaît assez bien les modes de transmission. On sait que la distance entre les personnes joue un rôle. De même que la densité d’occupation des lieux, la ventilation. Et donc, par déduction, on peut estimer qu’une activité – prendre les transports en commun, par exemple – est plus à risque qu’une autre. Mais cela n’a pas été quantifié.” Le deuxième point dépend d’un ensemble de nombreuses variables – exposition au virus, gravité, mortalité… – relatives à des classes d’âge. “Je vous conseille de prendre contact avec mon collègue mathématicien, Nicolas Franco, qui met au point une modélisation dynamique de l’épidémie. Il y intègre les variables relatives aux deux points: circonstances de transmission et évolution des cas.

Il existe plusieurs modèles mathématiques développés par des structures universitaires qui tentent de prédire l’évolution de la pandémie en Belgique. Celui du Dr Franco est l’un des trois modèles de prévision à long terme consultés par les autorités pour les aider à prendre les décisions qui nous impactent tous. Ce modèle est nourri, en permanence, selon plus de 70 variables. “Principalement avec les données sur les hospitalisations, les décès, les tests sérologiques – le pourcentage d’anticorps détectés dans les populations -, les informations relatives au comportement du virus par classe d’âge… On modélise les interactions sociales en se basant en partie sur des résultats d’enquête qui permettent de créer ce qu’on appelle des matrices de contacts. Celles-ci indiquent le nombre moyen de contacts d’une personne au travail, à l’école, durant les loisirs, selon les âges”, explique Nicolas Franco. Notons que l’Université de Gand utilise les données de mobilité recueillies par Google auprès des Belges pour enrichir les informations au sujet de leur comportement. “Chacun des trois modèles – UNamur, UHasselt-UAnvers, UGent – a des spécificités un peu différentes, l’intérêt est de les confronter.” Les graphiques que nous avons pu consulter confondant les différentes courbes de l’évolution de la pandémie estimées par les trois structures universitaires étaient assez similaires. Sauf, dans certaines hypothèses, celles de l’UGent qui semblaient majorer certains chiffres.

Moustique - Le Grand Relâchement

La grande inconnue qui vient bouleverser les prédictions des modèles, ce sont, bien entendu, les “variants”. Qui peuvent avoir une contagiosité différente et vis-à-vis desquels les vaccins pourraient moins bien réagir. De sorte qu’ils ont des effets “statistiques” sur le Rt, le taux effectif de reproduction, de deux manières. Ils peuvent augmenter la reproduction (le “R zéro” lié au variant) d’une part et geler l’immunité d’autre part. Et ces inconnues sont très clairement la cause de l’indécision dont semblent faire preuve les autorités. Et très honnêtement, au vu des courbes modélisées de la pandémie tenant compte des nouvelles souches, on peut les comprendre. Car la vision à moins d’un mois et demi est presque totalement opaque.

Un rapport attestant d’une contagiosité de + 65 % a fuité dans la presse… Ce rapport n’était pas définitif et l’on pense maintenant que la contagiosité se situe aux alentours de 40 %. Donc, nous testons une fourchette basse à 30 % et une fourchette haute à 50 %. Et sur deux hypothèses: situation actuelle ou une levée des mesures le 1er mars pour un retour à celle de septembre (bulle à 5, enseignement en présentiel partout, Horeca ouvert, télétravail non obligatoire).” Quatre courbes de couleurs différentes se dessinent, avec pour chaque courbe, ses fourchettes haute et basse. L’option verte est réellement contrôlable et l’option rouge est probablement contrôlable. Mais si on lève toutes les mesures d’un seul coup et trop tôt, les options bleue et mauve se révèlent comme des scénarios incontrôlables. L’élément le plus interpellant, selon nous, réside à la base des courbes de Gausse. En effet, ce n’est que vers la mi-mars que l’on sait sur quelle courbe on se trouve. On peut donc très bien vivre le 10 mars, comme juste après les vacances d’été, dans une relative insouciance. Et se ­trouver, en fait, sur une perspective où 10 jours plus tard tous les lits de soins intensifs seront occupés…

On peut comprendre les atermoiements des politiques. Et il ne s’agit que d’un retour aux conditions de septembre… Si l’on imagine un retour “à la normale”, à notre façon de vivre de février 2020, les projections sont sans appel. “Je vais paramétrer notre calculateur avec cette hypothèse… Vous constaterez par vous-même!” Hum. Oui. “Avant” n’est pas pour tout de suite

 

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