Le coronavirus va-t-il briser des amitiés… et la société?

Entre ceux qui respectent les mesures et ceux qui ne veulent plus le faire, l'épidémie a créé des tensions au sein de la population, infectant nos relations et notre société. Un mal à prendre au sérieux.

La distanciation sociale peut faire des dégâts - Pexels

On l’avait dit sur un ton humoristique à une époque où l’on découvrait à peine le concept de « bulle sociale »: le coronavirus risque de créer des tensions au sein du cercle familial et amical. Quelques mois plus tard, en plein reconfinement qui tait son nom, ce qui devait être une simple blague s’est avérée douloureusement juste pour bon nombre de personnes.

« Nos amis ont arrêté de nous inviter à leurs dîners en pensant que nous allions de toute façon refuser. Ce qui n’est pas faux », confie François, devenu papa d’une petite fille peu avant le confinement. « On n’a reçu aucun commentaire, aucun jugement, mais j’ai quand même l’impression qu’ils nous prennent pour les paranos de la bande. C’est chiant, mais c’est encore plus dur de réaliser que des amis si proches ne pensent pas du tout de la même manière que toi sur un sujet aussi important », poursuit-il, craignant que la durée de l’épidémie ait une conséquence sur ses relations amicales. Face à cette crise qui, on le sait, est partie pour durer, les citoyens réagissent chacun à leur manière, entre ce qui peut sembler être de l’alarmisme irrationnel pour certains et du fatalisme irresponsable pour d’autres. Ces différents comportements donnent lieu à des tensions et des disputes, parfois même au sein de la famille. « Mon père voit ses propres enfants comme une menace », explique Anaïs, 27 ans. « Déjà pendant le confinement, il a menacé de dénoncer ma petite soeur à la police parce qu’elle avait voulu prendre l’air et sortir le chien. Aujourd’hui, on en vient à lui mentir ou à ne plus le voir pour éviter ces engueulades. C’est hyper triste, même si j’essaie d’en rire plutôt que d’en pleurer. »

Camille, elle, observe « une dichotomie entre le rationnel/responsable et l’émotionnel/déni ». « Avec mes potes, on se situe souvent dans un des deux camps à des moments différents, tiraillés entre ce qu’on nous dit de faire et ce qu’on a envie de faire sur le moment, et cela se ressent lors des discussions », constate la jeune Bruxelloise de 27 ans. « La frontière entre les deux camps est fine, et on peut passer d’un côté à l’autre en une fraction de seconde. Au final, cela mène souvent à des débats stériles qui peuvent facilement dégénérer, pour finalement retomber et en venir à la conclusion, « de toute façon on n’en sait rien » ou en venir à un commun accord: il y en a ras le bol. »    

Video call durant le confinement

– Unsplash

Action-réaction

Tout le monde en a marre de ce virus, c’est vrai. Le personnel médical, le premier. Inès, médecin généraliste, n’a qu’un seul mot pour décrire son état d’esprit: « désespérée ». « Quand je vois des gens discuter des mesures, ou pire encore, nier l’existence du virus, ça me fatigue », dit celle qui est en première ligne, surprise et choquée par certains comportements dans son entourage. Pourtant, elle ne veut pas stigmatiser ces personnes, ni mettre la faute sur quelqu’un. « En vrai, dans le fond, on pense un peu tous la même chose. Les valeurs profondes qui nous motivent sont un peu les mêmes au final, mais on ne réagit pas de la même manière », estime-t-elle, évitant désormais les réseaux sociaux et certaines discussions car le débat est aujourd’hui, selon elle, « contre-productif ». « L’heure n’est pas à la panique, ni à la culpabilisation, mais à l’action. »

« Un dégât psychologique majeur, dangereux et menaçant »

Alors qu’en mars dernier le monde semblait plutôt uni dans cette lutte contre le coronavirus, aujourd’hui, après une stratégie jugée incohérente et peu claire, le fossé se creuse. « Je n’ai jamais vu la Belgique aussi divisée », regrette Géraud. « Tout le monde y va de son jugement. Tout le monde a son bouc-émissaire favori », constate le trentenaire. Le sien? le politique. « Si on observe des réactions hyper radicalisées aujourd’hui, ce sont les politiques qui les ont créées », accuse-t-il pointant des décennies de coupes budgétaires dans les soins de santé. Il redoute désormais le règne du repli sur soi. « Le monde d’après sera pire que celui d’avant. »

Une crainte partagée par Ariane Bazan. Membre du Celeval qui conseille les autorités, cette professeure en psychologie clinique à l’ULB redoute les conséquences de cette crise, qu’elle considère comme « un trauma collectif ». « Pour moi, le dégât psychologique numéro un dans la population générale, c’est la société fracturée: ceux qui prennent le virus au sérieux et ceux qui sont assez sceptiques par rapport au virus et aux mesures. Cette polarisation de la société, c’est un dégât psychologique majeur, dangereux et menaçant », alerte-t-elle, regrettant que ce problème ne soit pas encore pris en compte, à l’heure où même les politiques semblent divisés. « On se saisit pour l’instant du problème du virus, mais pas de cette cassure sociétale. Nous n’arrivons pas à comprendre ce qu’il se passe, encore moins à envisager ce qu’il faudrait faire », déplore-t-elle, proposant une nouvelle approche, en parallèle à l’actuel « esprit combatif »: récolter les interrogations, y répondre de manière factuelle, sobrement, sans imposer son point de vue. « Il faut prendre ce scepticisme au sérieux. Les cassures ne sont jamais une bonne chose dans l’histoire. Ce sont des radicalisations politiques, de gauche comme de droite. Cela peut découler sur des dégâts civils. Ce n’est pas à prendre à la légère. » 

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