Et sinon, comment va?

La crise, finalement, ça nous habitue à tout. Surtout aux outrances. À force de faire péter les dizaines de milliards (en sauvetage de banques, en dette publique, en austérité, etc.), tout se dilue.

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Prenez Didier Bellens: la première fois qu’elle a entendu parler de ses 2 millions de rémunération chez Belgacom, la Belgique était à deux orteils d’une Marche blanche. "Voleur! Patron-voyou!"Quatre ans de crise plus tard, Bellens palpe toujours ses 2 millions de patates, tandis que nous payons toujours l’Internet-TV-téléphone le plus cher d’Europe. Mais ça va. Dilué dans la foire aux milliards, ça passe. Et donc, il y a quelques jours, le groupe Volkswagen (+ Audi + Seat + Skoda + Porsche) pouvait annoncer que son patron, Martin Winterkorn, avait touché 17 millions en 2011.

(Attendez, je calcule: ça fait grosso modo 650 ans de salaire annuel pour un ouvrier d’Audi Forest…) Mais ça passe. Relax.

Le brasseur AB-Inbev peut donc lui aussi en remettre une couche: son P-DG, Carlos Brito, touchera cette année une prime exceptionnelle de… 135 millions d'euros. (Attendez, je calcule: ça fait 5.000 ans de salaire pour un travailleur de l’usine Jupiler.)

Ah oui, j’oubliais: au siège social du géant brassicole belgo-brésilien, à Louvain, 40 top managers de l'entreprise se partageront un "paquet bonus" d'un milliard d'euros. (Attendez, je calcule: ça fait en moyenne 25 millions chacun.) AB-Inbev a supprimé quelques centaines d’emplois en Belgique, tout ça en engrangeant près de 10 milliards de bénéfice en quatre ans, et ce, sans payer un euro d’impôts de société. Mais bon, ça va. Le Belge reste zen: Et sinon, Gérard, comment va? – Ben écoute, Jocelyne, on fait aller. La Jup’ vient encore d’augmenter de 6 %, mais qu’est-ce que tu veux, c’est la crise. Tout le monde doit faire un effort!

Un effort d’autant mieux accepté que le gouvernement vient d’annoncer une putain de bonne nouvelle: grâce à des suppressions de taxes, chaque ménage belge économisera 60 euros sur sa facture gaz-électricité 2012. Waouh, rien moins que 5 euros par mois! Vous savez quoi? Ça me fait déjà oublier que ma facture énergie avait augmenté de 17 % en 2011.

Et que, dans ce domaine, la Belgique est un des pays les plus chers d'Europe (5 à 8 % plus cher que les autres). Mais ça va aller. Electrabel a réalisé 1,55 milliard de bénéfices en ne payant que 0,04 % d’impôts de société. Sa maison mère, GDF-Suez, qui a installé son centre de coordination chez nous, a entassé 3,6 milliards d’euros de bénéfice en ne versant que 0,12 % d’impôts à l’Etat belge. Ça veut dire quoi? Que les actionnaires sont heureux! Par exemple, prenons Albert Frère: avec 5,9 % du capital Suez-GDF-Electrabel, sa holding financière GBL est le premier actionnaire privé du géant énergétique franco-belge. Et devinez quoi?

GBL n’a pas payé d’impôts non plus, malgré un bénéfice de 3,2 milliards. Donc, le baron Albert est content: il empile les dividendes et ne paie jamais d’impôts. Comme tous les actionnaires GDF-Suez. Or, un actionnaire content est un actionnaire confiant. Donc entreprenant. C’est tout bon pour l’emploi, ça! Ah non, tiens: en trois ans, je vois que le groupe GDF-Suez-Electrabel a supprimé 1.600 emplois rien qu’en Belgique… C’est bizarre, je me sens un peu moins zen, tout à coup. Pas vous?

 vincent.peiffer@moustique.be

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