Collabos flamands: Le grand pardon?

Lancée par l'extrême droite flamande, la question de l'amnistie pourrit encore un peu plus les relations entre communautés. Et si les francophones s'emparaient du débat pour réconcilier les Belges?

34279

Ne dit-on pas que l'on voit toujours mieux à travers les yeux des autres? Et pour un téléspectateur belge, il y avait quelque chose de cruellement limpide dans le reportage du JT de fin de soirée de France 3, le 25 mai dernier. Tout tenait en fait déjà dans son titre: "L'extrême droite profite du vide politique belge pour faire passer ses idées". Le sujet? Rien qu'un lecteur un peu attentif à l'actu de ces dernières semaines n'ait pas remarqué: en pleine crise politique et communautaire, le débat sur l'amnistie des collaborateurs flamands de la Seconde Guerre mondiale est venu allonger la liste des points de crispation entre les communautés francophone et flamande.

Que cette revendication existe, au nord du pays, n'est pas une surprise. Depuis la fin de la guerre, régulièrement, il s'est trouvé une mouvance ou l'autre pour la soutenir. Ces dernières années, ce sont surtout les extrémistes du Vlaams Belang qui, en moyenne deux fois par législature, déposent une proposition en ce sens. Tout aussi régulièrement, du moins d'habitude, il se trouve une majorité d'élus flamands pour refuser qu'elle soit ne fût-ce qu'évoquée dans un débat parlementaire. Mais pas cette fois. À la faveur d'une étrange volte-face des socialistes flamands, le 12 mai dernier, tous les partis du Nord, sauf les écologistes de Groen!, ont approuvé la prise en considération, c'est-à-dire l'entame d'une discussion et un début de processus législatif autour de l'amnistie, des faits de collaboration durant la Seconde Guerre mondiale.

Il n'aura pas non plus échappé au spectateur régulier des JT belges que ce texte n'a pas la moindre chance de passer. Jamais les francophones ne le voteront, ni aucun parti démocratique flamand d'ailleurs. Le SPA, d'ailleurs, s'est empressé d'expliquer les raisons de sa nouvelle stratégie en deux temps: ouvrir le débat, pour mieux le clore une fois pour toutes. En revanche, ce que les Belges francophones n'ont pas pu voir à moins d'avoir regardé France 3 ce soir-là – parce que l'extrême droite n'a pas chez nous droit de cité à la télé -, c'est la mine réjouie de la figure de proue du Vlaams Belang, le grand vainqueur de l'opération. Devant nos collègues français, Philip Dewinter, dans un français presque châtié, y allait d'un couplet aux accents démocrates: "L'amnistie n'est pas l'amnésie" et le texte du Vlaams Belang vise bien la "réconciliation". Ce que n'ont pas pu voir, en fait, la majorité des francophones, et qui crevait les yeux à la télévision française, c'était l'évidence du piège et la grosseur de la ficelle.

Le coup de maître du Belang

Le Vlaams Belang, pourtant électoralement moribond depuis l'émergence des nationalistes fréquentables de la N-VA, a su profiter de la seule fenêtre d'opportunité offerte à lui depuis longtemps. Jouant sur la frilosité des partis traditionnels flamands, qui craignent de fâcher la frange nationaliste du nord du pays, il est parvenu à ouvrir un nouveau front de division dans les rapports déjà tendus entre les communautés de ce pays. Le coup est magistral. Et laisse dos à dos des francophones hurlant à l'insulte, à la provocation et au mépris de la justice, et des partis flamands campant fermement sur leur nouvelle position, arguant qu'un débat doit être possible et demandant au Sud d'abandonner ses préjugés et son intolérance.

Il n'a d'ailleurs pas fallu longtemps avant de voir la tension monter encore de quelques crans entre les partenaires de la négociation. Cinq jours, exactement. C'est ce qu'il a fallu à Ben Weyts, de la N-VA, pour déclarer que les propositions francophones d'élargissement de Bruxelles étaient bien plus abjectes que celle du Vlaams Belang sur l'amnistie (voir aussi p. 24). Un coup de maître, on vous dit.

La présence sur la table du Sénat de ce brûlot jeté par le Vlaams Belang montre-t-elle que tout est irrémédiablement perdu? Il y un an, plusieurs voix, y compris francophones, s'étaient prononcées elles aussi en faveur de l'amnistie. Mais dans la perspective inverse de celle du Vlaams Belang, afin, précisément, de sceller enfin l'impossible réconciliation du pays. Le débat, à l'époque, n'était pas aussi dramatique que maintenant et s'était rapidement dilué dans l'émotion née des élections que l'on sait.

Sur le même sujet
Plus d'actualité