Guerre en Ukraine: la bataille de Soledar et Bakhmout est-elle importante, ou plus un acte de propagande?

Les troupes russes du groupe Wagner affirment mener avec succès la conquête de Soledar et de Bakhmout, mais la réalité est plus contrastée.

Bataille de Soledar, en Ukraine
De la fumée au-dessus de Soledar, vue depuis Bakhmout, le 5 janvier 2023 ©BelgaImage

C'est la bataille au cœur de l'attention médiatique en ce début janvier 2023. Selon Evgueni Prigojine, créateur du célèbre groupe Wagner, son organisation russe aurait «pris le contrôle de tout le territoire de Soledar», dans l'oblast de Donetsk. Cela fait plusieurs mois que sa société paramilitaire revendique de telles avancées dans la région, sans que cela ne se vérifie dans les faits. Mais cette fois, il semble qu'il y ait une part de vérité. Ses mercenaires seraient ainsi «susceptibles» de contrôler la ville, selon le Royaume-Uni, bien que l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW) précise que des rapports sur le terrain montrent que les Ukrainiens sont toujours postés dans la partie ouest de la ville.

Un détail intrigue toutefois: Soledar ne comptait qu'environ 10.000 habitants avant-guerre et son territoire ne représente que quelques petits kilomètres carrés. En comparaison, la contre-offensive ukrainienne a récupéré durant l'automne des milliers de kilomètres carrés et des villes comme Kherson (près de 300.000 habitants avant le conflit). Cela n'empêche pas la bataille de Soledar de bénéficier d'une immense exposition médiatique. Est-ce justifié? Cela représente-t-il une véritable grosse prise stratégique pour les Russes? Ou cela relève-t-il plus de la propagande?

Soledar, un butin notable mais pas non plus décisif

Cela fait depuis juin que le Groupe Wagner bute sur Soledar, et plus globalement sur la région de Bakhmout, une ville bien plus importante (70.000 habitants avant-guerre) située au sud. Pourtant, celle-ci est située à proximité immédiate des territoires pro-russes contrôlés de facto par Moscou depuis 2014 (Bakhmout est à une quinzaine de kilomètres de la république autoproclamée de Donetsk). Ces derniers mois, les combats se sont montrés particulièrement féroces dans cette zone urbaine où chaque pâté de maisons est âprement disputé.

Soledar représenterait ainsi la première véritable prise du groupe Wagner en Ukraine. En soi, l'organisation russe aurait de quoi se réjouir. Selon l'ISW et une source à la Maison Blanche citée par Reuters, ce territoire est riche en ressources naturelles exploitables et l'intense lutte d'Evgueni Prigojine pour la contrôler se justifierait en partie par le projet de les exploiter. Il y a du gypse, de l'argile, de la craie mais aussi, voire surtout à Soledar, du sel. Cette conquête serait d'autant plus importante que les mines de sel locales possèdent des galeries. Celles-ci pourraient être utilisées pour y cacher des soldats, du matériel ainsi que pour mieux pénétrer le front ukrainien. Cela resterait un effet très local mais le front russe en ressortirait profondément renforcé à cet endroit précis.

Un autre objectif de la capture de Soledar, ce serait de se servir de cette base pour conquérir Bakhmout, puis le reste de l'oblast de Donetsk toujours sous contrôle ukrainien. Une démarche qui s'inscrit dans la perspective russe de contrôler tout le Donbass, l'objectif principal de Moscou à l'heure actuelle. Mais ici, l'intérêt stratégique de Soledar reste très incertain. Cela renforcerait effectivement la menace sur la ligne d'approvisionnement ukrainienne entre Bakhmout et Sloviansk, mais il n'est pas sûr que cela permette un encerclement de Bakhmout, comme l'espère pourtant Evgueni Prigojine. «Même en prenant au pied de la lettre les revendications russes les plus généreuses, la capture de Soledar ne laisserait pas présager un encerclement immédiat de Bakhmout», affirme l'ISW. Le Royaume-Uni déclare également que ce scénario serait «peu probable», du fait des «lignes de défense stables» de l'Ukraine.

Quand le groupe Wagner cherche à dominer l'armée russe

Au-delà de ces enjeux militaires, les analystes remarquent surtout que la bataille de Bakhmout est au centre d'une guerre de la communication entre les deux camps. Pour Kiev, il s'agit de montrer à quel point la brutalité russe laisse derrière elle un champ de ruines, surtout près de Bakhmout qui représente le point le plus chaud de tout le front. «Il n'y a presque plus de murs intacts» à Soledar, relève par exemple le président ukrainien.

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Pour le groupe Wagner, l'enjeu relève d'une toute autre dimension. Il ne relève pas de l'armée russe et tient à mettre en exergue cette différence. Là où les troupes régulières n'ont fait que reculer ces derniers mois, seule cette organisation semble en mesure d'offrir à la Russie une sorte de lot de compensation. Evgueni Prigojine ne manque d'ailleurs jamais de faire remarquer que l'attaque de Soledar est menée «exclusivement» par sa société.

Dans ce contexte, M. Prigozhin «continuera d'utiliser les succès confirmés et fabriqués du groupe Wagner à Soledar et à Bakhmout pour promouvoir le groupe Wagner en tant que seule force russe en Ukraine capable d'obtenir des gains tangibles», affirme l'ISW. L'institut note que cette tentative de conquête se fait au prix de très nombreux morts, mais qu'importe pour le groupe Wagner. L'organisation persiste dans sa lancée, se reposant ainsi en partie sur ses recrues acquises dans les prisons russes, avec cet objectif de s'imposer à Moscou. À noter d'ailleurs que ce mercredi, le Kremlin s'est montré très réservé sur l'annonce de la capture de Soledar, disant même «attendre des déclarations officielles».

Une guerre de communication renforcée en hiver

Reste qu'entretemps, de façon globale, le front se bouge presque plus depuis début novembre, lorsque Kiev a reconquis Kherson et une partie du nord-est de l'Ukraine. Comme prévu, la raspoutitsa, cette boue qui envahit les routes de la région en hiver, ralentit toutes les opérations. Un contexte qui incite chaque camp à monter en épingle la moindre petite conquête. Côté russe, c'est Soledar qui joue ce rôle. «Les Russes vont évidement présenter la bataille de Soledar, comme une grande victoire», affirme à France 24 Sim Tac, expert en stratégies de défense. «Mais en fait, ce genre d'offensives est très couteux en termes d'équipements détruits et de pertes de combattants [...] La vérité, c'est que Moscou est empêtré dans une guerre au sol qui prend du temps, où le froid n'aide pas, et dans laquelle les avancées sont très lentes».

Côté ukrainien, les autorités se prévalent de mener des opérations dans l'oblast de Kherson (sur la rive gauche du Dniepr encore sous occupation russe) et dans celui de Louhansk. Dans ce dernier oblast, il y a là aussi de petites avancées ukrainiennes, comme sur l'autoroute très disputée entre Svatove et Kreminna, mais cela reste encore une fois anecdotique.

La question maintenant, c'est de voir comment la météo va influencer la suite de la guerre. Pour l'instant, les sols n'arrivent pas à durablement geler mais si cela devait devenir le cas, la mobilité des troupes en serait facilitée. Le froid impacterait toutefois plus durement les troupes russes, moins bien pourvues en matériel de confort pour les soldats. Dans le cas contraire, il faut voir si la paralysie du front serait appelée à perdurer jusqu'à l'arrivée du printemps. Chaque camp semble entretemps préparer de nouvelles offensives, sans qu'il ne soit possible de savoir ce qui se trame vraiment.

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