Ukraine: le Kremlin parle de «guerre sainte» et contrarie au sein de l'Église: «une rhétorique du Moyen-Âge»

Si l'Église orthodoxe russe soutient le Kremlin, des dissensions apparaissent en son sein vu l'utilisation faite de la religion par Moscou en Ukraine.

Vladimir Poutine et le patriarche Kirill
Vladimir Poutine, avec le patriarche Kirill de l’Église orthodoxe russe derrière lui, à Moscou le 31 janvier 2019 ©BelgaImage

«Arrêter le seigneur de l'Enfer»: depuis plusieurs semaines, le pouvoir russe s'efforce de donner une dimension religieuse et sacrée à son offensive contre l'Ukraine. Mais cette rhétorique divise au sein même de l'Église orthodoxe.

Quand Moscou se victimise et imagine des «valeurs occidentales»

Signe de l'importance pour le Kremlin de la dimension spirituelle qu'il cherche à insuffler à son intervention militaire, le président russe Vladimir Poutine a affirmé, lors de ses vœux du Nouvel An, que la «justesse morale» était du côté de Moscou. Cette revendication illustre la volonté des autorités d'aplanir les doutes d'une partie de la population désarçonnée par l'entrée des troupes russes dans un pays où la majorité des croyants sont, comme en Russie, des chrétiens orthodoxes.

Alors que Moscou essuyait plusieurs revers militaires, la rhétorique religieuse a pris de plus en plus d'ampleur à partir de l'automne, hauts responsables et médias étatiques présentant l'intervention en Ukraine comme une «guerre sainte» contre un Occident dépeint comme décadent. Au début novembre, l'ex-président Dmitri Medvedev, actuellement numéro deux du puissant conseil de sécurité russe, a ainsi affirmé que l'«objectif sacré» de l'offensive était d'«arrêter le seigneur de l'enfer». «Nous combattons ceux qui nous détestent, qui interdisent notre langue, nos valeurs et même notre foi», a déclaré M. Medvedev, pour qui les ennemis de la Russie sont «les nazis» ukrainiens et «les chiens» de l'Occident.

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Le sommet de l'Église orthodoxe encore fermement attaché au Kremlin

Au-delà des discours, l'imbrication du religieux et du militaire se manifeste aussi par l'envoi de dizaines de prêtres sur le front pour soutenir les soldats. Le prêtre militaire Sviatoslav Tchourkanov explique à l'AFP que ces missions ont pour objectif d'empêcher les soldats de «perdre leur âme [...] même si la situation les y pousse». Un prêtre doit «enraciner dans l'âme des militaires qu'il ne faut pas torturer les prisonniers [...] Il ne faut pas piller, il ne faut pas faire de mal aux civils», poursuit-il.

Le religieux n'a aucun doute sur le bien-fondé de cet assaut contre l'Ukraine, qui consiste, selon lui, à défendre les «valeurs traditionnelles» dont le Kremlin et l'Église orthodoxe russe se présentent comme les protecteurs. «En Ukraine, même dans les conditions de guerre, on organise des 'gay prides' pour montrer l'appartenance aux valeurs occidentales», s'emporte le prêtre, en écho au discours du pouvoir russe sur l'Occident «décadent».

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Signe de l'importance de ces religieux dans le conflit, M. Poutine a décerné en novembre le titre de «héros de la Fédération de Russie», plus haute distinction du pays, à un prêtre orthodoxe tué dans la zone de combats, Mikhaïl Vassiliev. Le puissant chef de l'Eglise orthodoxe russe, le patriarche Kirill, a, lui aussi, exprimé son soutien à l'offensive militaire, affirmant qu'il fallait appuyer les «frères» prorusses de l'est de l'Ukraine, qui ont «rejeté» les valeurs occidentales. Lors d'un sermon à la fin septembre, il affirmait que les personnes tuées en remplissant leur «devoir militaire» accomplissaient un «sacrifice qui lave tous les péchés».

Pour Nikita Astakhov, directeur artistique du théâtre «spirituel» orthodoxe russe «Glas» («La voix»), qui met en scène des pièces traitant de questions religieuses, «la Russie s'est toujours levée contre le mal». «La Russie ne sera jamais défaite tant que plus de la moitié de la population russe sera orthodoxe», déclare-t-il à l'AFP.

«C'est exactement ce terme qui était utilisé par le pape Urbain II, lorsqu'il a béni la croisade»

Mais cette implication de l'Église dans le conflit et la rhétorique de plus en plus religieuse qui l'entoure ne font pas l'unanimité en Russie. «Cette rhétorique de 'guerre sainte' vient tout droit du Moyen Âge», estime ainsi Andreï Kordotchkine, prêtre de l'Église orthodoxe russe en poste à Madrid, dans une interview à l'AFP. «C'est exactement ce terme qui était utilisé par le pape Urbain II, lorsqu'il a béni la croisade [lancée en 1096, ndlr], promettant aux croisés que leurs péchés seraient pardonnés», explique-t-il. «Mais il est impossible de revenir dans le passé [...] Une guerre, qui est une forme de meurtre, ne peut avoir aucun sens spirituel», ajoute-t-il.

Si le patriarcat de Moscou affiche un soutien franc à l'intervention militaire, celle-ci a provoqué des remous au sein du monde orthodoxe, avec une âpre lutte entre les Églises orthodoxes russe et ukrainienne. Au sein même du clergé russe, il existe des divergences: dès le 1er mars, une tribune contre «la guerre fratricide» a été signée par 293 religieux orthodoxes. «Ce n'est pas seulement la société [russe] qui est divisée, mais aussi l'Église et le clergé», estime le prêtre Andreï Kordotchkine.

Plusieurs signataires du texte ont été sanctionnés par le patriarcat, confie l'un d'eux, sous couvert d'anonymat. «Certains ont été déplacés de leur paroisse, où ils servaient depuis des années et ont été remplacés par des prêtres loyaux envers le pouvoir», dit-il, qualifiant l'offensive russe de «catastrophe». «Ces dernières années, les liens entre la haute hiérarchie orthodoxe et le pouvoir se sont renforcés», poursuit ce prêtre. «L'État a beaucoup aidé l'Église et cette aide a créé une grande dépendance».

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