Comment la guerre en Ukraine évoluera-t-elle en 2023 ? «Avec la Russie, on peut tout imaginer»

La guerre est imprévisible. Difficile donc d’anticiper l’avenir des tranchées ukrainiennes. Décryptage des stratégies des différents acteurs pour identifier les issues possibles.

guerre en ukraine
Sievierodonetsk, 28 février. Les habitants de la ville tentent de se protéger des bombardements russes. © BelgaImage

Le 24 février, les ténèbres s’abattaient sur l’Europe. Vladimir Poutine envoyait 160.000 soldats pour “dénazifier” et démilitariser l’Ukraine. Après la Crimée en 2014, le président russe décidait de rallier les “républiques populaires” autoproclamées de Donetsk et de Louhansk, situées dans la région du Donbass. Mais les bombes sont tombées partout en Ukraine, et notamment à Kiev. Poutine espérait une guerre rapide, son armée est enlisée dans le conflit. Des dizaines de milliers de morts, des millions de réfugiés. Avec l’aide d’Aude Merlin, chargée de cours en sciences politiques à l’ULB et spécialiste de la Russie et du Caucase, on a voulu identifier les pistes qui permettraient d’imaginer ce que 2023 réservait aux acteurs de cette guerre sale. “On ne peut qu’essayer d’articuler ce que l’on observe à ce qu’on sait en matière d’expériences historiques et de théorisation sur les fins de guerres. Cette agression fait l’objet d’une résistance populaire très importante. Si les Ukrainiens n’avaient pas eu ce courage et consenti à de tels sacrifices, il y aurait eu une capitulation.” L’Occident ayant rapidement alimenté l’Ukraine en armes, on ne voit pas se profiler le scénario d’une capitulation de Kiev. Ni de Moscou. “Comme le résument de nombreux observateurs en une phrase devenue célèbre: si les Russes arrêtent de se battre, c’est la fin de la guerre. Si les Ukrainiens arrêtent de se battre, c’est la fin de l’Ukraine.

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Impunité coupable

Du coup, comment s’arrêtent les guerres? Selon Aude Merlin, soit une issue militaire dessine un résultat clair, un vainqueur et un perdant, soit il y a une forme d’essoufflement. “Quand le sacrifice consenti par une ou par les deux parties n’est plus perçu comme justifié par rapport à l’objectif final, il y a alors une dilution de l’enjeu, et une modification du récit qui accompagnait l’engagement dans la guerre. On trouve une issue. Ça peut être un tour de passe-passe au niveau rhétorique, quitte à faire croire qu’on a gagné au moins partiellement.” Pour la chercheuse, il faut avoir cette grille de lecture en tête au moment d’imaginer l’année qui vient. “On a un terrain qui bouge assez peu, avec des guerres de tranchées d’une extrême violence. Donc pour le moment, la seule chose que je vois, c’est la poursuite de cette guerre. À moins d’une bifurcation inattendue.

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Aude Merlin ajoute que si les négociations devaient être organisées dans la situation actuelle, elles seraient très défavorables au niveau militaire et territorial pour l’Ukraine. Pour elle, cette situation tragique est le résultat de l’évolution du régime politique en Russie que l’on a pu observer à travers les deux guerres très meurtrières en Tchétchénie. “Mais aussi de la façon dont l’impunité a rendu possible la multiplication des crimes, et donc à un moment donné, le débordement de cette violence à l’extérieur du territoire russe.

Otan or not Otan

Dès le début de la guerre en Ukraine, les pays européens ont fait front, avec une certaine cohésion autour des sanctions promulguées envers la Russie. Même si la France et l’Allemagne ont des positionnements par moments indécis. “Ils oscillent entre la nécessité de soutenir un pays agressé, et en parallèle, le besoin de donner “des garanties de sécurité à la Russie”, comme l’a dit Macron. C’est pourtant l’Ukraine qui voit sa sécurité menacée et dont le territoire est amputé. L’Ukraine ne menace pas la Russie…” Cette belle union se poursuivra-t-elle? On peut s’interroger, notamment avec l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni en Italie. “En fait, sur l’Ukraine, Meloni s’insère dans le récit européen actuel. Mais qu’en sera-t-il de la Hongrie, qui est le maillon faible à l’intérieur de l’UE?” Et des États-Unis? “Là on peut penser que le soutien va continuer. D’ailleurs leur part est nettement plus importante que celle de l’UE, notamment au niveau du soutien militaire.” Un soutien encore réaffirmé le 21 décembre dernier à Washington.

D’ici, on fantasme aussi sur l’idée que la population russe se distancie du pouvoir poutinien. Le pays s’enfonçant dans une guerre qu’il pensait gagnée d’avance, on aime imaginer une révolte populaire. L’année 2023 marquera-t-elle la rupture tant souhaitée ici entre le peuple et son souverain? “Mesurer le soutien de la société dans un régime autoritaire, en plus en guerre, avec une propagande qui se déverse à longueur de journées, c’est vraiment compliqué. Cette propagande, pour l’avoir regardée, est incroyablement agressive, violente et puissante. Et elle fonctionne sur certains segments de la société.” On se demande enfin si la Russie peut, à terme, élargir son opération à d’autres pays. “Avec la Russie, on peut tout imaginer. Ce que l’on sait, c’est que les États baltes sont dans l’Otan. La Géorgie et la Moldavie n’y sont pas. Est-ce que la Russie va attaquer la Géorgie (elle l’a déjà fait en 2008) et la Moldavie? Tout dépend de l’issue de la guerre actuelle, des enjeux internes en Russie et des volontés géopolitiques que la Moldavie ou la Géorgie exprimeraient. En ce sens, l’agression de l’Ukraine par la Russie est une répression féroce contre le choix des Ukrainiens de se tourner vers l’UE et plus largement vers l’Occident.

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