La colère de la famille d'Olivier Vandecasteele détenu en Iran : «On devrait faire de mon frère un cas emblématique ?»

Arrêté il y a dix mois en Iran, ce travailleur humanitaire a été condamné à 28 ans de prison. Monnaie d’échange contre un terroriste détenu en Belgique, il est au cœur d’un marché dont les apparences ne sont peut-être pas celles que l’on croit…

Olivier Vandecasteele
Olivier Vandecasteele.  © BelgaImage

Hérinnes, l’une des communes de Pecq, près de Tournai. L’ambiance est particulière en ce lendemain de Noël dans la grande cuisine de Nathalie Vandecasteele. Le feu ouvert qui y crépite férocement ne parvient pas à communiquer sa chaleur. La gentillesse et les furtifs sourires de Nathalie et de son compagnon ne parviennent pas à masquer le poids de l’épreuve. On a pu lui parler il y a deux jours. Le silence qui suit est ponctué par les craquements des bûches. La conversation téléphonique, obtenue - on l’apprendra plus tard - à l’arraché par Hadja Lahbib en personne, a dû être pour la famille un bonheur et une profonde souffrance.

Il est enfermé dans une cave, mais il ne sait pas où il se trouve exactement, poursuit Nathalie. Il sait qu’il a été condamné, mais il ne savait pas qu’il s’agissait d’une peine de 28 ans et encore moins les raisons de sa condamnation. Il demande un pull, un bonnet, des gants car il est en tee-shirt, ne peut pas bouger dans cette cellule sans fenêtre et il commence à avoir vraiment froid. On l’a eu trois fois au téléphone depuis février. Il nous disait que les “avantages” dont il bénéficiait - un ou deux fruits ou légumes par semaine - lui avaient été retirés en septembre.” Nathalie, la grande sœur d’Olivier Vandecasteele est l’une des chevilles ouvrières du combat pour la libération de l’ex-humanitaire qui a travaillé au Mali, en Afghanistan et six ans en Iran où son dernier contrat avec une ONG avait pris fin. Olivier Vandecasteele était revenu une semaine à Téhéran pour vider l’appartement qu’il y occupait et rapatrier ses affaires en ­Belgique. Le jeudi 24 février, alors qu’il était invité pour un dîner d’adieu dans un appartement avec cinq amis, des agents en civil - probablement des membres de la Savama, le ministère du Renseignement et de la Sécurité nationale - l’ont embarqué.

Il demande un pull, un bonnet, des gants car il commence à avoir vraiment froid.

L’opération ne s’est pas déroulée sans heurts. Des habitants de l’immeuble ont appelé la police municipale pour signaler qu’un enlèvement avait eu lieu. Le vendredi 25, les amis du dîner ont prévenu l’ambassade belge. La famille d’Olivier a, elle, été informée le samedi. Le lundi matin, elle était invitée par Hadja Lahbib au ministère des Affaires étrangères. Durant ce briefing, on leur a demandé de ne pas communiquer au sujet de “l’enlèvement” d’Olivier puisque des négociations entre la Belgique et l’Iran étaient en cours…

À lire aussi : Belge détenu en Iran: La famille d’Olivier Vandecasteele demande du soutien dans une vidéo

Un échange bloqué

Ces négociations reposaient sur ce qu’on appelle un “transfèrement interétatique”. Comme celui qui a eu lieu récemment entre le trafiquant d’armes russe Viktor Bout détenu par les États-Unis et la joueuse de basket américaine Brittney Griner détenue par la Russie. Cette “diplomatie des otages” pose d’un côté de la balance Olivier Vandecasteele et de l’autre, Assadollah Assadi, diplomate iranien condamné à 20 ans de prison par le tribunal d’Anvers pour avoir fomenté un attentat déjoué contre le CNRI, le Conseil national de la résistance iranienne.

Nathalie Vandecasteele au premier rang dans la lutte pour la libération de son frère Olivier.

Nathalie Vandecasteele au premier rang dans la lutte pour la libération de son frère. © BelgaImage

Diplomatie des otages

Ce transfèrement a été bloqué par la Cour ­constitutionnelle suite à l’initiative de ce Conseil national de la résistance iranienne supporté par la N-VA. En particulier par la députée d’origine iranienne Darya Safai. “Il n’était pas question de la croiser, ou de parler directement avec elle sur le plateau de Deborsu, commente Nathalie ­Vandecasteele. Elle qui s’est élevée contre le transfèrement du terroriste, donc par voie de conséquence contre le retour de mon frère. On devrait faire de mon frère un cas emblématique, une “jurisprudence”? Mais la diplomatie des otages a toujours existé. Les États-Unis le font. Alors pourquoi pas la Belgique? À cause de Darya Safai et du CNRI.” Dans la grande cuisine, la tristesse cède sa place à une colère toute contenue.

Les sentiments de la famille, la situation dans laquelle elle se trouve sont terribles, constate ­Philippe Hensmans, le président de la section francophone d’Amnesty International Belgique. Personne ne connaît le motif de la condamnation d’Olivier, ni la famille, ni les autorités belges. J’ai eu une réunion avec Madame Lahbib à ce sujet: tout comme les représentations consulaire et diplomatique sur place, elle n’en savait rien. Et donc clairement, on est dans un cas de diplomatie d’otages. Les Iraniens l’ont fait avec les Britan­niques. Les Britanniques ont choisi de payer une grosse somme d’argent pour récupérer une Irano-Britannique. Les Français sont en négociation ­permanente pour sept otages retenus là-bas. Contre quoi vont-ils les échanger? De l’argent ou des ­prisonniers? Parce qu’il n’y a guère le choix. Les seuls pays qui ont encore des échanges commerciaux sont la Syrie, la Russie et l’Indonésie. Pour la Belgique ce ne sera pas le commerce puisque nos échanges avec l’Iran sont insignifiants. Et comme ça ne semble pas être l’argent, ça se limite à Assadi, le “diplomate-terroriste”, c’est d’ailleurs ce que le ministère des Affaires étrangères dit. Mais à l’heure où la ­Belgique vit le procès des attentats de Bruxelles, relâcher un terroriste n’est pas du plus bel effet.”

Ce mercredi, la ministre Lahbib confirmé ce que l'on redoutait, après un entretien avec son homologue iranien : Olivier Vandecasteele est accusé de faits d’espionnage. “Pour la Belgique, M. Vandecasteele est innocent et doit être libéré. D’ici là, nous demandons une amélioration de ses conditions de détention”, insiste son cabinet.

Affaires étrangères actives et discrètes

Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour libérer Olivier Vandecasteele”, nous disait déjà la ­ministre des Affaires étrangères, Hadja Lahbib. “On voyait bien qu’ils n’avaient pas l’habitude de gérer ce genre de situation, se rappelle Nathalie ­Vandecasteele. Ils nous disaient que le dernier cas d’otages remontait à plus de dix ans. Ils devaient se renseigner sur la manière de procéder auprès d’autres administrations européennes. Mais le cabinet est très soutenant avec nous et ils font le maximum. C’est grâce à Hadja Lahbib, qui a insisté auprès de son homologue iranien, que nous avons pu avoir ce coup de téléphone pour la Noël.

Ils nous disaient que le dernier cas d’otages remontait à plus de dix ans. Ils devaient se renseigner..

À l’automne 2009, trois Belges ont été arrêtés en Iran. Ils exploraient les montagnes iraniennes à vélo. Ils ont été arrêtés et emprisonnés car l’un d’eux avait photographié un paysage qui était en fait un domaine militaire. Ils ont été incarcérés à la prison d’Evin de Téhéran - là où Olivier ­Vandecasteele a été détenu avant d’être transféré vers un lieu inconnu. Les jeunes gens seront interrogés, parfois sans ménagement, mais sans jamais être maltraités physiquement. Après trois mois, ils ont été libérés… À l’époque, le porte-parole des Affaires étrangères avait souligné qu’en aucun cas les trois hommes n’avaient fait l’objet de poursuites formelles, ce qui avait ­conduit à leur libération. Le rôle des Affaires étrangères avait dû être assez limité puisque les trois cyclistes avaient été contraints par les autorités iraniennes de ne pas prévenir l’ambassade belge de leur mésaventure.

Dans le dossier d’Olivier Vandecasteele, les ­crispations se focalisent donc sur la personne d’Assadi. C’est un terroriste, il travaillait pour le gouvernement iranien, le gouvernement iranien réprime sa population. On ne peut pas l’échanger contre Olivier Vandecasteele. Libéré, rentré au pays, il aurait toute latitude pour recommencer à planifier des attentats. Le bon sens commande qu’on le laisse en prison. Ce point de vue mérite d’être nuancé. Ceux qui s’opposent au camp du mal n’appartiennent pas forcément au camp du bien... Le CNRI, qui a saisi la justice belge pour qu’elle empêche le transfèrement d’Assadi, à quel camp appartient-il? La plus grande composante du CNRI est l’Organisation des moudjahidine du peuple iranien (OMPI). Cette organisation était jusqu’en 2012 considérée comme terroriste.

“Une victoire”

L’OMPI, pendant la révolution iranienne, a ­soutenu l’ayatollah Khomeini. Puis, chassée d’Iran après s’être opposée à Khomeini, elle a participé à la première guerre du Golfe en 1980 en tant qu’alliée des… Irakiens. Ainsi une partie de la population iranienne considère l’OMPI comme traître. L’OMPI s’est installée en Albanie dans un vaste campement. Plus de 3.000 per­sonnes y vivent actuellement avec, d’un côté, les hommes et de l’autre, les femmes (il n’y a pas d’enfants). Daniel Benjamin, ancien coordinateur américain du contre-terrorisme, les qualifie d’“islamo-marxistes ayant du sang américain sur les mains”. Lorsque la Cour constitutionnelle a suspendu le transfèrement d’Assadi, ce camp-là a salué “une victoire”. La Cour constitutionnelle a jusqu’au 8 mars pour entériner ou supprimer cette suspension. Ses membres pourraient visionner le documentaire réalisé par le magazine de la VRT Terzake sur le camp en Albanie. Et peut-être éviter à Olivier Vandecasteele qu’il ne doive célébrer la “victoire” du CNRI seul, dans une cave, pendant 28 ans…

Sur le même sujet
Plus d'actualité