À quoi joue Dmitri Medvedev, qui prévoit un 4e Reich et une guerre civile en Occident en 2023?

L'ex-président russe a prédit un avenir proche apocalyptique pour l'Europe et les États-Unis. Une déclaration provocante qui cache une stratégie politique.

Dmitri Medvedev
Dmitri Medvedev, le 18 novembre 2022 à Moscou ©BelgaImage

Quelle mouche a bien pu piquer l'ex-président russe Dmitri Medvedev? C'est la question que l'on pourrait se poser après son fil de publications sur Twitter mis en ligne ce lundi soir. Dans celui-ci, le fidèle de Vladimir Poutine se met à prédire ce qui va se passer en 2023, en n'imaginant que des malheurs pour l'Occident. Une vision apocalyptique de l'année à venir, où s'enchaînent la chute de l'Union européenne, la création d'un quatrième Reich d'une taille gigantesque qui entrera en guerre avec la France, le tout couronné par des États-Unis gouvernés par Elon Musk qui referont une Guerre de Sécession bis. Bref, un chaos bien improbable. Mais de l'avis des politologues, les dires de Dmitri Medvedev sont surtout le reflet de sa stratégie politique, autant sur le plan personnel qu'à l'échelle de l'État russe tout entier.

Des prédictions catastrophiques

Dans le détail, l'ex-président russe prévoit le scénario suivant pour 2023. Pour commencer en force, il prévoit un retour (très rapide suppose-t-on) du Royaume-Uni dans l'Union européenne, autrement dit un «Breturn». Un come-back temporaire puisque Medvedev juge que l'UE s'effondrera juste après, ainsi que sa monnaie, dans un contexte économique difficile. Suivraient l'occupation de l'ouest de l'Ukraine par Varsovie et Budapest, selon une logique qu'il ne précise pas. En tout cas, cela amènerait à la création (là aussi pour des raisons floues) d'un Quatrième Reich, l'Allemagne en profitant pour annexer une bonne partie de l'Europe de l'Est. En découlerait une guerre avec la France (une référence implicite au souvenir de 1940), la division de la Pologne (que l'on pensait envahie par l'Allemagne, mais soit) et la réunification de l'Irlande.

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Dans ce programme assez chargé, Dmitri Medvedev n'oublie pas les États-Unis. Il prévoit une guerre civile menant notamment à l'indépendance de la Californie et du Texas (les deux États les plus peuplés), ce dernier se réunissant au Mexique pour former un nouveau pays (au grand désarroi des supporters de Donald Trump, imagine-t-on). Dans ce contexte trouble, il y aurait une élection présidentielle, Elon Musk l'emporterait mais avec surtout au final la victoire du parti républicain. Puis pour clôturer en beauté, le FMI et la Banque mondiale s'écrouleraient, tout comme le dollar qui subirait le même sort que l'euro. Qu'en serait-il de la Russie? On pourrait supposer qu'elle s'en sortirait mieux puisque que «tous les plus grands marchés boursiers et l'activité financière quitteront les USA et l'Europe et se déplaceront en Asie», où Moscou compte réorienter sa politique.

La transformation d'un libéral en un faucon

Dmitri Medvedev le précise en début de message: cette prédiction constitue une réponse aux «hypothèses futuristes qui rivalisent comme pour paraître les plus folles, voire les plus absurdes». En apportant son «humble contribution», l'ex-président ne croit visiblement pas à sa propre théorie. Elle n'en est pour autant pas moins représentative de sa rhétorique agressive adoptée depuis le début de l'année.

Auparavant, l'ancien maître du Kremlin était pourtant un libéral convaincu et un modéré du régime, se montrant même par moments assez proche d'Obama. Devenu depuis président du parti au pouvoir Russie Unie, sa transformation a été radicale en 2022. Il enchaîne désormais les déclarations coups de poing, d'abord en prenant pour cible «les nazis» de Kiev, puis l'Occident dans sa globalité. Il est l'un des politiques russes ayant le plus parlé de risque de guerre nucléaire.

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Medvedev voué à crier toujours plus fort?

Pour Ben Noble, spécialiste de la Russie à l’University College de Londres, le fait que Medvedev soit devenu un «faucon» du régime n'est pas un hasard. «Il tente visiblement de démontrer sa pertinence et sa loyauté dans le nouvel environnement russe», explique-t-il à RFI. «Il ne veut vraiment plus être vu comme l’ancien président pro-occidental et relativement libéral parce que s’il conservait cette image, cela pourrait être dangereux pour lui. Medvedev ne bénéficie pas d’un soutien naturel de la part de l’élite, et en particulier des siloviki (les responsables issus de l'appareil sécuritaire et militaire, ndlr). Il tente de nouer des liens avec ces faucons de l’élite russe, dans la perspective d’apparaître peut-être comme un successeur potentiel à Vladimir Poutine, avec le soutien de ces membres les plus bellicistes».

«Il s’adapte à la nouvelle réalité. Plus tu as été libéral dans le passé, plus tu dois être dur aujourd’hui pour rester à l’avant-garde politique», ajoute auprès du Monde la politologue Tatiana Stanovaya. Une stratégie visiblement payante. Ce lundi, Dmitri Medvedev a été nommé numéro deux de la Commission militaro-industrielle (son président étant Vladimir Poutine en personne). Puis à vrai dire, si l'ex-président agit de la sorte, c'est qu'il n'a pas vraiment le choix, estime le politologue russe Dmitri Orechkine. «Soit il reste et s’accroche à son siège dans le régime de Poutine en soutenant ses valeurs et en criant le plus fort, soit il perd son statut, ses revenus, ses privilèges. Que peut-il faire d’autre ? Il ne peut pas s’enfuir en Europe».

Quand la Russie essaye de déstabiliser l'Occident

En résumé, il règne à Moscou un parfum de stalinisme. Comme dans les années 1930 à 1950, tout le monde devait allégeance au maître du pays, sous peine de subir une déchéance fatale. Mais il n'y a pas que cet aspect qui compte dans la publication de Medvedev de ce lundi. Il tient à s'adresser directement aux «Anglo-Saxons», qu'il cite à la fin de sa publication, et son message est écrit en anglais. C'est même quasiment la seule langue qu'il utilise sur Twitter, un réseau social qui est d'ailleurs bien plus utilisé à l'Ouest et non en Russie.

Ici, Medvedev se place clairement dans le cadre de la guerre informationnelle menée avec l'Occident. Pour Valéry Kossov, directeur du Centre d'études slaves contemporaines à l'université de Grenoble, Moscou a d'ailleurs fait du concept d'«Occident collectif» un axe central de sa stratégie de communication ces derniers mois. Selon cette idée, les «élites occidentales» feraient tout pour soutenir les «nazis» de Kiev et faire échouer les négociations de paix. «Ce thème entre dans le schéma mental d'une certaine partie de la population russe, devenue très réceptive à des théories conspirationnistes», explique le politologue.

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En répandant ensuite ces théories complotistes en Occident, Moscou espère en tirer un bénéfice non seulement sur son territoire mais aussi à l'étranger. «Medvedev s'est positionné comme une voix extrémiste, voire déséquilibrée, pendant les 10 mois de la guerre. Il profère régulièrement des menaces farfelues, et le but est de perturber et d'effrayer l'Occident pour qu'il cesse de soutenir l'Ukraine», explique à Newsweek Maria Popova, professeure agrégée de sciences politiques à l'Université McGill. En clair, semer la zizanie en Occident pour affaiblir Kiev.

Pour l'instant, l'UE et l'OTAN ne cessent de répéter leur soutien inconditionnel à la défense de l'Ukraine. Mais plusieurs dirigeants européens se montrent déjà proches de Moscou et s'opposent parfois à la logique commune. C'est notamment le cas du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, mais aussi du vice-président du Conseil italien, Matteo Salvini, et d'autres personnalités d'extrême-droite.

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