Les chiffres alarmants de l'exploitation des migrants en Belgique

Sur le sol belge, des migrants sont réduits à l’état d’esclaves. Le cas des Vietnamiens en est un exemple poignant.

migrant vietnamien
Ces dix dernières années, plus de 8.611 victimes ont été signalées. © BelgaImage

Vous les avez sans doute croisés un jour sans les voir, dans un salon de manucure ou l’arrière-salle d’un restaurant. Ces migrants vietnamiens transitent par nos pays et y sont largement exploités. En 2019, 39 d’entre eux étaient retrouvés morts dans un camion frigo. Ils avaient été découverts près de ­Londres, dans ce qu’on avait appelé la “tragédie de l’Essex”. L’enquête a établi que le camion avait transité par ­Zeebruges et que des passeurs étaient actifs en Belgique. Une réalité ancienne mais qui avait pourtant peu retenu l’attention sur ses particularités. Myria, le Centre fédéral Migration, une institution publique indépendante, a analysé en profondeur, dans son dernier rapport, ce phénomène complexe, notamment pour des raisons culturelles.

C’est qu’il existe des rivalités nord-sud au Viêtnam pouvant avoir un impact sur l’audition d’une victime si l’interprète a une origine différente. Et puis, il existe chez les Vietnamiens un fort ­sentiment de honte et de méfiance. Les migrants se sentent redevables à leur famille qui s’est endettée pour per­mettre le voyage clandestin. La famille, restée au pays pour continuer à ­rembourser la dette, est elle-même sous pression du réseau criminel. Si le ­remboursement des dettes n’est pas possible, les victimes sont enfermées dans des refuges jusqu’au paiement. Pour l’ensemble du trajet entre le Viêtnam et le Royaume-Uni, les prix allaient de 10.000 à 40.000 euros ces dernières années. Après la tragédie de l’Essex, le prix a parfois été augmenté de plusieurs milliers d’euros par les passeurs. De nombreux Vietnamiens passés clandestinement en Europe sont d’ailleurs ­criblés de dettes.

Le risque d’exploitation est constant tout au long du processus de migration: les Vietnamiens sont parfois exploités immédiatement dans leur pays d’origine ou dans les pays voisins comme la Chine, parfois seulement plus loin, sur le chemin ou après leur arrivée en Europe. L’exploitation de victimes ­vietnamiennes a ainsi été signalée dans le secteur de la construction et l’industrie de l’habillement (de contrefaçon) en Russie et en Ukraine. Au sein de l’UE et au Royaume-Uni, l’exploitation est sexuelle ou criminelle (notamment dans la production de drogue et la vente illégale de cigarettes), mais aussi économique (surtout dans les salons de manucure et les restaurants).

À lire aussi : À quoi ressemblent la traite et le trafic d'êtres humains en Belgique?

Les camions sont le mode de transport le plus courant de la France au ­Royaume-Uni avec un choix de différents “forfaits”. Le “forfait régulier” est moins cher mais moins efficace, tandis qu’un transport “VIP” prend moins de temps. Par “VIP”, entendez une cabine plutôt qu’un conteneur. Ou un trajet maquillé en transport de chiens ou de chevaux, les chances de découverte par la police diminuant en raison de l’énorme puanteur accompagnant ces transports, ce qui égare les chiens policiers lors des contrôles.

Iceberg

Les enquêtes alimentant les statistiques officielles ont été beaucoup plus difficiles à mener du fait de la crise sanitaire. En 2021, 313 infractions de traite des êtres humains ont été détectées en Belgique, ce qui représente une légère augmentation par rapport à 2020, mais demeure à un niveau inférieur à celui d’avant la crise du coronavirus. L’exploitation économique (51 %) et l’exploitation sexuelle (47 %) restent les infractions les plus détectées. Les infractions de traite aux fins d’exploitation sexuelle ont été le plus souvent détectées dans les grandes agglomérations comme Bruxelles-Capitale, Anvers, Gand, Liège et Ostende. La plupart des infractions de traite aux fins d’exploitation économique constatées l’ont été à Bruxelles-Capitale, Anvers et Liège.

Impunité

Ces dix dernières années, les centres ont enregistré un total de 8.611 signalements de vic­times présumées. Le nombre annuel de signalements adressés aux centres spécialisés a augmenté fortement ces dernières années, à l’exception de la baisse enregistrée en 2020, année de la pandémie. Ainsi, plus de 1.000 victimes présumées ont été signalées pour la première fois en 2021. Mais sur les 383 affaires pénales reçues par les parquets au cours de l’année 2021, 137 affaires ont été traitées sans poursuites pénales au 7 mai 2022. Dans 97 cas, cette décision a été prise parce que l’affaire ne pouvait pas déboucher sur des poursuites, principalement en raison du ­manque de preuves ou du fait que les auteurs n’étaient pas identifiables.

Solutions

Myria recommande que les services de première ligne trouvés par ceux qui travaillent ­illégalement les considèrent comme des vic­times présumées de la traite des êtres humains et appliquent le mécanisme national d’orientation des victimes vers les centres d’accueil spécialisés. Il est donc crucial que les services de soins primaires soient davantage sensibilisés dans ce domaine et disposent des ressources nécessaires pour mener une enquête et intervenir, ce qui n’est pas le cas actuellement. La formation de tous les acteurs par des ONG ayant une connaissance de la culture vietnamienne est un exemple de bonne pratique. Enfin, l’utilisation des médias sociaux, la recherche financière et la coopération internationale sont des éléments-clés de la collecte de preuves.

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