Retracer l’histoire des féminicides pour en sortir : "Ce ne sont pas des crimes privés"

Ce 25 novembre marquera la Journée contre la violence faite aux femmes. Dans Féminicides, une histoire mondiale, Christelle Taraud retrace un phénomène remontant à la préhistoire. Et qui mènera l’humanité à sa perte, hommes compris.

manifestation contre les féminicides et les violences sexistes
#NousToutes, manifeste en hommage aux femmes assassinées par leurs conjoints, en octobre dernier, à Paris. © BelgaImage

C’est une bible de l’histoire de l’inhumanité envers les femmes. De la préhistoire de l’humanité aux “faits divers” actuels, en passant par les chasses aux sorcières en Europe au XVIIe siècle, l’historienne Christelle Taraud retrace dans Fémini­cides, une histoire mondiale l’origine du mal. Spécialiste des questions de genre en contexte colonial dans les programmes parisiens de Columbia et New York University, elle a réuni une centaine d’autrices et d’auteurs – chercheurs, journalistes, militants, artistes pour cet ouvrage collectif.

Le terme “féminicide” est assez récent. Le phénomène, lui, a toujours existé…
Christelle Taraud – Le terme “féminicide” est né dans les années 1990. Mais en 1976, en ­Belgique, une première réunion s’est tenue sur les violences ­faites aux femmes dans le cadre du tribunal international du même nom. Une réflexion y naît sur le fait que l’assassinat de femmes parce qu’elles sont des femmes n’existe pas. Il n’y a pas de mot pour le qualifier et il est comptabilisé comme homicide. Vient alors le concept de “fémicide” forgé, dans ce cadre, par Diana H. Russell. La naissance du concept s’accompagne aussi, aux États-Unis, d’une réflexion sur les serial killers qui sont majoritairement des “tueurs de femmes”. Dans les années 1990, le ­concept rebondit à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, dans la ville de Ciudad Juárez, ­surnommée “la ville où on tue les femmes”. On les retrouve dans des fosses com­munes où elles ont été jetées comme des déchets. Émerge l’idée que ce qui se passe est tellement effroyable qu’il faut le nommer spécifiquement. Le concept de “féminicide” – que l’on doit à ­Marcela Lagarde de los Rios – naît dans ce contexte de crimes de masse mais aussi de crimes d’État. Parce que, dans le cadre de la guerre contre la ­drogue, il y a des collusions entre le pouvoir poli­tique et les organisations mafieuses. Quant aux ­femmes, elles ne sont pas seulement tuées en tant qu’individus, ce qui fait du féminicide, dans ce ­contexte, un crime à tendance génocidaire.

Le phénomène existerait depuis la préhistoire…
Oui, mais tant qu’on n’avait pas forgé d’outil pour le rendre intelligible et visible. Après #MeeToo, on se rend compte que les termes “fémicide” et “féminicide” ne sont pas assez englobants pour comprendre la complexité du phénomène. Le concept de “continuum féminicidaire” serait utile. Grâce à lui, on comprend qu’on ne s’attaque pas seulement au corps des femmes mais à tout ce qui les constitue en tant que peuple, identité et univers. Ce système d’écrasement des femmes remonte sans doute au moins au néolithique. Les hommes ont accaparé tous les pouvoirs dont celui de domestiquer les femmes.

Le féminicide est-il le bras armé du patriarcat?
Les systèmes ont changé mais dès les temps préhistoriques, les systèmes patriarcaux vont se développer au détriment d’autres formes de société comme ­celles reposant sur la matrilinéarité ou la matrilocalité. C’est la masculinité hégémonique et le continuum féminicidaire qui se sont alors imposés au monde et qui nous ont conduits au désastre d’aujourd’hui, collectif et planétaire. D’ailleurs, beaucoup de chercheuses ont montré à quel point les questions de l’écocide et du féminicide sont liées. En 2022, nous sommes à un tournant de notre histoire. Nous sommes face à une urgence de survie. Si nous voulons durer en tant qu’espèce, il faut revoir le paradigme de départ et mettre fin aux régimes qui reposent sur la violence, sur la prédation, sur la ­possession. Le féminicide doit être compris au sein d’un problème plus global qui est la domestication de l’ensemble du vivant: les plantes, les animaux, les humains et en particulier les femmes mais aussi, d’une certaine manière, les hommes eux-mêmes. La masculinité hégémonique est un système de privi­lèges, auxquels les hommes ont bien du mal à renoncer, mais c’est aussi une forme de conditionnement de ce qu’ils doivent nécessairement être.

Il faut tuer les femmes pour les asservir?
Oui. Pour maintenir les régimes patriarcaux. On tue ou on domestique les femmes comme le dé­montrent les grandes chasses aux “sorcières” du XVIIe siècle. Les “sorcières” sont une construction de la misogynie tant religieuse que laïque. Il s’agit de trier la population des femmes en deux catégories: les ­irrécupérables soumises à la destruction et celles que l’on peut rééduquer. Les “sorcières” sont des femmes savantes, des célibataires, des jeunes filles trop belles ou de vieilles femmes sorties du marché reproductif. Les grandes chasses aux “sorcières” ­fondent donc un régime de terreur qui a pour vocation de faire comprendre aux autres femmes que la seule manière de survivre est de courber l’échine. Il faut tuer certaines femmes – entre 200 et 500.000 au minimum – pour s’assurer de la domestication des autres. D’ailleurs, le féminicide est aussi un crime de haine contre les femmes. Boccace n’écrit-il pas qu’“il n’y a pas d’animal plus sale que la femme” ? Quant à Voltaire, il ­souligne que le ventre de la mère où l’enfant grandit est un cloaque. Et ces hommes sont considérés comme les esprits les plus éclairés de leur temps.

Aujourd’hui, dans nos pays, les féminicides sont devenus des crimes privés…
Ils ne le sont pas mais ils sont perçus comme tels en Europe. Nos sociétés préfèrent se saisir de ces ­crimes sous le versant intime et individuel. Nos nations se sont construites depuis le XIXe sur la mythologie de l’égalité entre les sexes. Je ne ­conteste pas qu’il y a des droits pour les femmes, d’ailleurs fragiles comme on l’a vu avec l’IVG aux États-Unis. Mais on pointe les hommes qui commettent ces crimes comme étant des “monstres” pour éviter de voir la banalisation, la tolérance et l’impunité des violences faites aux ­femmes dans nos sociétés. Or le féminicide n’est pas seulement le crime d’un homme, c’est un problème sociétal global et planétaire.

livre sur l'histoire des féminicides

Féminicides, une histoire mondiale de Christelle Taraud. La Découverte, 928 p.

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