ONU: pourquoi la Belgique a voté contre une résolution condamnant le nazisme?

Les pays occidentaux, dont la Belgique, ont voté contre cette résolution de l'ONU sur le nazisme, justification à l'appui avec Moscou en ligne de mire.

Assemblée générale de l'ONU
Assemblée générale de l’ONU à New York le 2 novembre 2022 ©BelgaImage

Chaque année, c’est le même rituel: la Russie soumet à l’ONU un projet de résolution à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU). À chaque fois, le même contenu: le texte vise à "lutter contre la glorification du nazisme". Un objectif qui semble consensuel et pourtant, ce 4 novembre, 105 ont voté pour et 52 pays contre. Parmi ces derniers, on trouve tous les États de l’UE (dont la Belgique donc), d’autres nations européennes (Islande, Norvège, Moldavie, Ukraine, Albanie, Monténégro, micro-États), ainsi que d’autres pays occidentaux ou alliés (États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon). Une position que ces pays ont justifiée par la manipulation que la Russie fait de cette résolution pour justifier sa politique contre des pays comme l’Ukraine, Moscou assimilant le régime de Kiev à des "néonazis".

L’Occident contre le néonazisme et la manipulation russe de l’histoire

Dans son communiqué, l’Union européenne explique qu’elle plaide "depuis des années pour que la lutte contre l’extrémisme et la condamnation de l’idéologie méprisable du nazisme ne soient pas détournées et cooptées à des fins politiques qui cherchent à excuser de nouvelles violations et de nouveaux abus des droits de l’homme". "L’Union européenne est sans équivoque dans son engagement dans la lutte mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie, l’antisémitisme et l’intolérance qui y est associée. Notre lutte commune contre les formes contemporaines de toutes les idéologies extrémistes et totalitaires, y compris le néonazisme, doit être une priorité commune pour l’ensemble de la communauté internationale", précise-t-elle pour enlever toute ambiguïté possible.

Vote à l’Assemblée générale de l’ONU sur la résolution russe concernant le nazisme, le 4 novembre 2022 ©UN Web Tv

Interrogé par le service CheckNews du journal Libération, le gouvernement français ajoute qu’il "ne saurait soutenir un texte qui manipule grossièrement cette notion à des fins de justification d’une agression armée et des crimes qui l’accompagnent, dont certains pourraient être constitutifs de crimes contre l’humanité, comme l’a relevé la Cour pénale internationale. La résolution présentée par la Russie […] adopte une approche sélective et révisionniste du combat contre le racisme et l’antisémitisme. Cette instrumentalisation de la lutte contre les discriminations dans le contexte de la guerre d’agression déclenchée par la Russie contre l’Ukraine est inacceptable".

Les autres pays occidentaux ont fait des déclarations similaires. Les États-Unis et le Canada évoque une résolution "légitimant un discours basé sur la désinformation", tandis que l’Ukraine parle du "comble de l’hypocrisie". Washington (qui avait déjà voté contre par le passé) estime d’ailleurs que le texte représente "une tentative à peine voilée de légitimer les campagnes de désinformation russes dénigrant les nations voisines et promouvant le récit soviétique déformé d’une grande partie de l’histoire européenne contemporaine, sous le prétexte cynique de mettre fin à la glorification des nazis". Kiev "a par ailleurs condamné dans les termes les plus fermes le néonazisme" pour être transparente sur sa position, a fait savoir l’ONU plus tôt cette année. L’Australie avait fait adopté un amendement précisant que l’Assemblée générale "constate avec inquiétude que la Fédération de Russie a cherché à justifier son agression territoriale contre l’Ukraine en invoquant l’élimination du néonazisme, et souligne qu’invoquer le néonazisme comme prétexte pour justifier une agression territoriale compromet sérieusement les mesures prises pour combattre réellement ce fléau". 63 pays ont voté pour, 23 contre. La Russie a dit regretter l’approche de Canberra.

Déjà en 2005

Moscou est loin d’être à son coup d’essai avec ce type de résolution. La première fois, c’était en 2005. Une date qui correspond à la révolution orange en Ukraine de 2004, qui a permis de renverser un pouvoir pro-russe pour le remplacer par un pro-occidental. "C’est entre 2005 et 2007 que les Russes vont commencer à bâtir progressivement leur narratif disant que l’Ukraine soutient le néonazisme", confirme à l’AFP Adrien Nojon, chercheur à l’Inalco, spécialiste de l’Ukraine et de l’extrême-droite post-soviétique.

Pour défendre ses intérêts, Moscou va donc chercher le moindre argument tendant à montrer que le pouvoir ukrainien aurait des sympathies avec les néonazis, quitte à déformer la réalité. À l’époque, elle avait par exemple critiqué l’octroi du titre de héros de l’Ukraine par le président Viktor Iouchtchenko à des personnalités ayant appartenu à l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Cette dernière visait en 1942 à l’indépendance de l’Ukraine et s’est battue pour cela autant contre l’URSS que l’Allemagne nazie. Mais à certains moments, elle a pu collaborer avec Berlin, toujours dans cette perspective d’aspiration à l’indépendance.

Avec Maïdan, le durcissement de la position russe

À partir de 2012, la résolution russe évolue. Il ne s’agit plus seulement de proclamer le "caractère inacceptable de certaines pratiques qui contribuent à alimenter les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée". Désormais, la Russie veut la condamnation de la "glorification du nazisme". Juste après, elle exige en plus que les États "prennent, dans le respect du droit international des droits de l’homme, des mesures pour lutter contre toute manifestation organisée à la gloire de l’organisation SS et de l’une quelconque de ses composantes, dont la Waffen-SS", sachant que "les États qui ne combattent pas effectivement ces pratiques manquent aux obligations que la Charte des Nations Unies impose aux États Membres de l’Organisation des Nations Unies".

Comme l’explique Conspiracy Watch (l’Observatoire du conspirationnisme), "une telle mention est susceptible de légitimer l’agression de l’Ukraine et des États baltes par la Russie, laquelle prétendrait agir au nom des Nations unies". En outre, ces résolutions "révèlent dans leur ensemble des penchants excessivement liberticides, propres à la conception du Droit qui prévaut en Russie", où la loi contre le racisme est utilisée pour réduire la liberté d’expression du fait d’une formulation vague.

Adrien Nojon confirme par ailleurs que dès la révolution ukrainienne de 2014, le narratif antinazi du Kremlin "s’est accéléré", s’alimentant au passage d’éléments qui pouvaient servir à sa propagande. Parmi ceux-ci, il y avait la fameux bataillon Azov qui avait aidé à l’expulsion des pro-russes de Marioupol mais de tendance ultra-nationaliste. Il y avait aussi la brève coopération de l’extrême-droite au pouvoir après la révolte de Maïdan, rapidement écartée comme le confirme le chercheur à l’Inalco. Qu’importe que depuis, les partis extrémistes ne récoltent plus que 2% des votes aux élections, ce qui les exclut du Parlement. Qu’importe que le bataillon Azov ne représente qu’un nombre réduit de soldats comparé au total de militaires ukrainiens.

À lire: Guerre en Ukraine: qui sont ces "nazis" que Poutine dit combattre?

Moscou a sa justification et estime que Kiev mène une politique de "génocide" contre les russophones, une formule choc que la Russie justifie non pas par des massacres en Ukraine mais par une loi favorisant la place de la langue ukrainienne au sein de l’État. Début 2022, plus de 140 historiens internationaux se sont insurgé de cette rhétorique russe dans une déclaration commune. "Nous rejetons fermement l’abus cynique par le gouvernement russe du terme génocide, de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste, et de l’assimilation de l’État ukrainien au régime nazi pour justifier son agression non provoquée. Cette rhétorique est factuellement erronée, moralement répugnante et profondément offensante pour la mémoire de millions de victimes du nazisme et de ceux qui l’ont courageusement combattu, y compris les soldats russes et ukrainiens de l’Armée rouge", déclarent-ils.

Quand Moscou joue avec l’antisémitisme et le conspirationnisme

Reste que Moscou continue de faire voter ses résolutions sans discontinuer. Ceux qui s’y opposent doivent à chaque fois se justifier, alors que la Russie ne manque pas à chaque fois de pointer du doigt les opposants au texte. Comme le rappelle l’AFP Factuel et Conspiracy Watch, la complosphère emboîte le pas au Kremlin, y compris en Belgique via les réseaux sociaux. Ces derniers jours, après le vote à l’ONU, le président d’un micro-parti français d’extrême-droite, François Asselineau, connu pour ses déclarations complotistes, a récidivé.

Selon le spécialiste de l’extrême-droite en Europe Jean-Yves Camus, la résolution russe "vise directement les Etats qui forment le glacis de la Fédération de Russie", dit-il. Cela comprend l’Ukraine mais aussi les pays baltes. Moscou peut en effet viser ces derniers. Cela s’est vu lorsque, pour appuyer son discours antinazi, le Kremlin a tenté de nier la judéité du président Zelensky, dont le grand-père a pourtant combattu au sein de l’armée soviétique contre le Reich. Dans la foulée, la diplomatie russe a accusé le président letton Egils Levits, lui aussi d’origine juive, de "couvrir la réhabilitation de la Waffen SS dans son pays". En même temps, Moscou fait preuve d’un deux poids deux mesures puisqu’elle ne s’indigne pas du monument installé à Erevan, la capitale de l’Arménie (traditionnelle alliée de la Russie), à la gloire de Garéguine Njdeh, un indépendantiste qui a collaboré avec les nazis.

Dans cette même logique de minimisation du caractère juif, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avait créé la polémique en mai 2022 en déclarant que "Hitler aussi avait du sang juif". Furieux, le ministre israélien des Affaires étrangères Yaïr Lapid (devenu depuis Premier ministre), a directement riposté: "Les propos du ministre Lavrov sont à la fois scandaleux, impardonnables et une horrible erreur historique". "Le niveau le plus bas du racisme contre les Juifs est d’accuser les Juifs eux-mêmes d’antisémitisme", ajoutait-il.

À lire: Le "sang juif" d’Hitler? Quand la Russie s’arrange avec l’Histoire

Le vote à l’ONU n’aura toutefois aucun impact direct. Les résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies n’ont aucun caractère contraignant et n’ont qu’une valeur symbolique. Un acte qui reste malgré tout assez fort pour servir la position du Kremlin.

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