Tirs de missiles en Corée: pourquoi la tension monte

Si l'envoi de multiples missiles est devenu une habitude pour Pyongyang, l'épisode de cette semaine se démarque par son intensité liée au contexte.

Missile nord-coréen
Lancement d’un missile nord-coréen diffusé par la télévision sud-coréenne, le 3 novembre 2022 à Séoul ©BelgaImage

Ce 3 novembre, Pyongyang a récidivé: plusieurs nouveaux projectiles ont été tirés depuis la Corée du Nord. Parmi ces derniers, il y aurait même eu un missile balistique intercontinental (ICBM) mais son lancement aurait été un échec selon Séoul. Il n’aurait pas réussi à survoler le Japon, contrairement à un autre le 4 octobre dernier, et a fini dans la mer à l’ouest de l’archipel nippon, comme les autres. Une menace qui était cela dit prise très au sérieux par les autorités japonaises qui ont sonné l’alarme. Pour Pyongyang, il s’agit de faire augmenter encore un peu plus la pression, alors que ce mercredi plus d’une vingtaine de missiles ont été lancés, dont un tombant en mer dans la zone économique exclusive sud-coréenne. Une "invasion territoriale de fait", a dénoncé le président sud-coréen Yoon Suk-yeol, bien que le projectile ne soit pas tombé précisément dans les eaux territoriales sud-coréennes. En guise de réponse, Séoul a riposté en faisant de même, à savoir par des tirs de missiles traversant également la ligne de démarcation. Des gestes forts qui reflètent le contexte particulièrement propice à la montée de la tension au sein de la péninsule.

Un contexte régional électrique mais répétitif

Cet échange de missiles se déroule alors que les USA et la Corée du Sud ont commencé ce lundi leurs traditionnels exercices militaires conjoints. Chaque année, lorsque ces manœuvres se produisent, Pyongyang manifeste son mécontentement d’une manière ou d’une autre. La tension de ces derniers jours était donc prévisible, surtout que l’opération américano-sud-coréenne est cette fois encore plus importante que les précédentes (240 avions de guerre, 1.600 sorties aériennes, etc.). Celle-ci doit prendre fin ce vendredi, ce qui pourrait aider à rétablir le calme.

Il faut aussi noter que depuis mai dernier, c’est un président conservateur qui dirige la Corée du Sud. Auparavant, c’était un libéral, Moon Jae-in, dont le parti est connu pour être plus enclin au réchauffement des relations entre Séoul et Pyongyang. La droite de Yoon Suk-yeol est au contraire plus tentée de se montrer ferme face au frère ennemi du Nord. De quoi renforcer l’idée à Pyongyang qu’il faudrait montrer les dents.

Puis les missiles, "ça peut être un moyen de chantage", explique à TV5 Monde Jean-Vincent Brisset, chercheur associé à l’IRIS. "La Corée du Nord vit très largement du chantage. Leurs argument peuvent être: ‘On arrête de faire des bêtises si vous nous donnez de l’énergie et de la nourriture’. Ils fonctionnent comme ça depuis 1994 [quand le Nord subissait une immense famine qui a fragilisé le pays, ndlr]. Tout ça s’enchaîne, se regroupe ensemble, fonctionne ou ne fonctionne pas. Personne n’ose taper trop fort sur la Corée du Nord. C’est une nuisance qu’on essaye de gérer au minimum".

À l’international aussi, une configuration propice à des troubles

L’agressivité de la Corée du Nord s’expliquerait aussi par le contexte international au sens large. "En termes diplomatiques, l’objectif du leader nord-coréen Kim Jong-un est de faire pression sur les États-Unis avant leurs élections de mi-mandat afin qu’ils abandonnent leurs politiques hostiles, en voulant montrer aux électeurs que la politique nord-coréenne de l’administration Biden aurait échoué", a déclaré à Reuters Yang Moo-jin, professeur à l’Université des études nord-coréennes de Séoul.

Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, voit également un rapport entre l’agressivité de Pyongyang et la guerre russo-ukrainienne. "À mes yeux, il existe un lien, dans le sens où la guerre en Ukraine crée des occasions pour la Corée du Nord qui bénéficie directement de deux dynamiques. Premièrement, la guerre en Ukraine tend à nous distraire de la situation dans la péninsule coréenne. Non pas dans le sens où ce conflit n’est pas grave, mais où la priorité des puissances occidentales est davantage la situation sécuritaire en Europe qu’en Asie. Deuxièmement, la guerre en Ukraine entraîne, en outre, des tensions entre grandes puissances, et notamment une désunion des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. En mai 2022, pour la première fois, la Chine et la Russie ont mis leur veto à un projet de résolution condamnant et sanctionnant le programme balistique nord-coréen. Dans ce cadre, avec cette distraction naît cette désunion, et la Corée du Nord peut se dire qu’elle a une occasion unique de poursuivre ses essais", dit-il au Monde.

Un risque de dérapage militaire?

La question maintenant, c’est de savoir si ces tensions peuvent continuer à croître, ou si elles vont finir par baisser comme les dernières fois. La principale crainte, c’est que Pyongyang projette de faire un essai nucléaire. "Les Nord-Coréens veulent continuer à faire progresser leur arsenal nucléaire, qui a une validité dissuasive tout à fait réelle. Pour ce genre d’arsenal nucléaire, tant qu’un pays ne s’est pas doté de moyens extrêmement sophistiqués, qui ne sont pas à la portée technique et financière de la Corée du Nord, la seule solution, c’est de faire péter une arme de temps en temps", estime Jean-Vincent Brisset. Depuis 2006, Pyongyang a testé six bombes atomiques, la dernière datant de 2017. Aujourd’hui, les experts estiment probables qu’un nouvel essai ait lieu, même si cela reste encore à voir.

À lire: La Russie pourrait-elle donner des idées d’invasion à la Corée du Nord?

Est-ce que cela peut aboutir in fine à une escalade menant à un conflit ouvert? En l’état, Antoine Bondaz n’y croit pas, Séoul bénéficiant d’une alliance militaire forte qui aurait les capacités de tenir face à Pyongyang. "Le problème est que l’on fait face à un dilemme de sécurité classique: toute action engagée par le Nord est perçue par le Sud comme renforçant la menace et entraîne un accroissement des capacités du Sud, et vice versa, ce qui crée un cercle vicieux", juge-t-il. Le chercheur n’écarte donc pas entièrement la possibilité d’un dérapage incontrôlé qui mènerait vers un vrai affrontement. Mais pour l’instant, l’hypothèse privilégiée, c’est que le même scénario que les autres années se répète, à savoir d’un apaisement tôt ou tard.

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