Iran: quel avenir pour les manifestants et le régime?

Des faiblesses apparaissent autant dans le camp du régime iranien que parmi les protestataires, d'où une instabilité générale, 40 jours après la mort de Mahsa Amini.

Manifestants anti-régime iranien
Manifestants contre le régime iranien, à Londres le 22 octobre 2022 ©BelgaImage

Ce 26 octobre, comme il est de coutume en Iran 40 jours après la mort d’une personne, des milliers de personnes se sont réunies à Saqqez, dans le Kurdistan iranien. C’est là qu’est enterrée Mahsa Amini, dont le décès le 16 septembre dernier a déclenché la vague de protestations qui ne cessent de faire trembler le pays. L’Institut pour l’étude de la guerre (ISW) en a encore recensé ce mercredi dans au moins 33 villes réparties dans 23 provinces à travers tout l’Iran. Et pourtant, le régime ne plie pas, au contraire. La répression est féroce. Selon le dernier rapport de l’ONG Iran Human Rights, au moins 234 personnes sont mortes au cours des manifestations, dont 29 enfants. Hier, la justice iranienne a annoncé avoir inculpé plus de trois cents individus, portant le total (officiel) à plus de mille personnes. Un bilan qui pose la question de la poursuite de cette révolte.

Un mouvement en quête de leader pour s’étendre

Évidemment, personne n’a une boule de cristal. Les chercheurs sont néanmoins d’accord sur certains points. D’un côté, les manifestants ont beau être nombreux, ils pâtissent de l’absence d’un chef à la tête de leur mouvement. "Je me dis qu’une révolte spontanée même d’une telle ampleur, sans organisation, sans leader, sans idéologie réelle sauf que les dirigeants actuels doivent partir, a peu de chances de réussir", confie à la RTBF la sociologue belge d’origine iranienne Firouzeh Nahavandy, professeure à l’ULB. Même constat pour Ali Alfoneh, chercheur à l’Arab Gulf States Institute. Il précise toutefois au journal Le Monde que cela pourrait changer: "Plus les protestations de bas niveau se prolongent, plus la possibilité d’émergence d’un leadership, d’une organisation, et même de sources de financement est grande".

L’acquisition d’un leader pourrait également aider les protestations à inciter d’autres pans de la société iranienne à les rejoindre, en édictant des moments précis pour se mobiliser. Pour l’instant, le mouvement est surtout puissant chez les jeunes, notamment dans les universités, et s’il concerne une partie de la classe moyenne autant que celle populaire, certains manquent à l’appel. Il faudrait notamment que les bazars et le secteur pétrolier se mettent en grève pour que le mouvement gagne en puissance. Cela a déjà commencé. En attestent les arrêts de travail de plus de 1.000 travailleurs de l’usine pétrochimique de Bushehr à Assalouye en octobre, ou du bazar de Machhad, deuxième plus grande ville iranienne.

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Reste à voir si les protestations ne s’essoufflent pas, ce que les autorités espèrent de tout cœur. Pour cela, Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes, explique au Figaro qu’elles comptent miser sur plusieurs leviers. Il y a bien sûr la répression féroce mais aussi la paralysie des réseaux sociaux, une propagande centrée sur la théorie d’un "complot occidental", et un éventuel allègement des sanctions frappant l’Iran via un accord avec les pays occidentaux. Pour Antoine Basbous, ce dernier point explique la possible libération d’américano-iraniens et d’intrigantes coïncidences géopolitiques (le déblocage de la crise politique irakienne, l’accord maritime entre le Hezbollah et Israël).

Un régime qui craint les défections

Dans le camp d’en face, le régime iranien apparaît encore relativement soudé autour de son guide suprême, Ali Khamenei. Cette unité est une question de vie ou de mort pour la république islamique, comme l’explique à Euronews un chercheur iranien surnommé Roulla (il a préféré garder son anonymat). Selon celui-ci, l’État vise absolument éviter que certaines parties des forces de sécurité ne fassent pas défection. Il en veut pour preuve l’exemple de la révolution de 1979. Après de longs mois de manifestations, des défections massives au sein de l’armée ont fini par provoquer la chute du chah.

La même chose pourrait-elle se produire aujourd’hui? C’est un gros point d’interrogation. Firouzeh Nahavandy imagine l’hypothèse d’un coup d’État dirigé par les Gardiens de la révolution, l’organisation paramilitaire dont dépend directement le guide suprême. Il faut toutefois noter que cette armée qui ne dit pas son nom est déjà profondément intégrée dans le système iranien. Elle contrôle par exemple l’Assemblée des experts, chargée de désigner le nom du successeur d’Ali Khamenei (83 ans) s’il venait à mourir. Si les Gardiens de la révolution devaient organiser un putsch, ce serait pour protéger leur propre emprise sur l’État, en imposant au passage "un pouvoir plus militaire et moins religieux". Ali Alfoneh s’accorde aussi pour dire qu’ils devraient imposer un passage de l’islamisme au nationalisme militaire, surtout au vu de leurs critiques vis-à-vis de la police des mœurs et de leur ton anti-arabe dans un contexte de tension avec l’Arabie saoudite.

À lire: Iran: premières critiques envers le régime au sein de la presse nationale

L’avenir de l’Iran pourrait être différent si ces défections ont plus lieu au sein même de l’armée régulière. Roulla atteste qu’il existe déjà des tensions au sein de l’État sur la répression brutale des manifestants. "Des vidéos ont fait surface sur les réseaux sociaux de la police anti-émeute se joignant aux manifestations, bien que cela semble être un événement isolé", note-t-il. Hormis ces quelques bémols, "le régime n’a pas enregistré de défections, ni montré de signes de divisions internes, conditions indispensables pour le faire vaciller", constate Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes. L’intensification de la répression pose néanmoins un dilemme pour le régime. En continuant dans cette voie, il tente de mater la rébellion, mais suscite de plus en plus de mécontentement au sein de l’armée. La question est dès lors de savoir quand les autorités font finir par se brûler à force de jouer avec le feu.

Dans tous les cas, si le régime tombe, cela posera la question de la suite. Toute la géopolitique mondiale pourrait s’en retrouver bouleversée, l’Iran étant non seulement un grand allié de la Russie mais aussi le parrain de la Syrie, du Hezbollah, de l’islam politique, etc.

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