Ukraine: que se passera-t-il si l’énorme barrage de Kakhovka est détruit?

Des modélisations permettent d'imaginer ce que pourrait provoquer une rupture du barrage de Kakhovka et ses multiples conséquences.

Barrage de Kakhovka
Barrage de Kakhovka vu sur une image satellite, le 26 février 2022 ©BelgaImage

Depuis la semaine dernière, c’est le gros sujet d’inquiétude en Ukraine: le barrage de Kakhovka va-t-il finir par être démoli? Situé sur le Dniepr, le troisième plus grand fleuve d’Europe, il constitue un point stratégique dans la région de Kherson que l’armée ukrainienne est en train de reconquérir. Ces derniers jours, Kiev a accusé Moscou d’avoir miné la centre hydroélectrique. En guise de réponse, l’armée russe nie et assure que le plus gros risque pour le barrage, ce seraient les missiles ukrainiens. L’Institut américain pour l’étude de la guerre (ISW) tranche entre ces deux camps en estimant que l’armée russe pourrait se permettre d’endommager la centrale tout en rejetant la responsabilité des éventuels dégâts sur les Ukrainiens. Quoi qu’il en soit, on peut se demander quelles seraient les conséquences de la rupture d’une infrastructure d’une telle taille. Car oui, il ne s’agit pas d’un petit barrage, loin de là.

Plus de 200 fois plus d’eau qu’au barrage de l’Eau d’Heure!

L’ouvrage est situé 60 km en amont de la ville de Kherson et à 90 km du delta du Dniepr. Sa construction dans les années 1950 a amené à inonder une immense plaine entre Kakhovka et Zaporijjia sur près de 240 km de long et par endroits 23 km de large, pour un total de 2.155 km². Autant dire que la quantité d’eau retenue dans le réservoir est colossale, bien que la profondeur soit relativement faible (entre 3 et 26 mètres). Pour être précis, elle est de 18.2 km3. À titre de comparaison, le plus grand barrage de Belgique, celui de l’Eau d’Heure ne contient "que" 0,086 km3. En d’autres termes, cela représente plus de 200 fois moins qu’à Kakhovka.

Pour retenir cette masse d’eau, le barrage fait 16 mètres de haut (30 mètres à partir du lit de la rivière) et 3.850 de long. Outre la centrale qu’il abrite, il sert de support à une route d’importance régionale et à une ligne de chemin de fer. C’est d’ailleurs le seul "pont" qu’il reste sur le Dniepr, les autres ayant été détruits ou sérieusement endommagés par l’armée ukrainienne afin de perturber l’approvisionnement des soldats russes sur la rive nord du Dniepr, où se trouve Kherson. Aujourd’hui, le barrage de Kakhovka représente donc le seul véritable échappatoire à l’armée russe en cas de retraite face à la contre-offensive ukrainienne (hormis des pontons de fortune).

Cet endroit représente donc un lieu de première importance. Il constitue ainsi l’un des objectifs principaux de Kiev sur la rive nord du Dniepr. L’armée ukrainienne a d’ailleurs concentré ses avancées vers Kakhovka. Sans ce point de passage, les soldats russes seraient plus ou moins bloqués à Kherson et seraient plus tentés de se rendre, au lieu de s’engager dans des combats désespérés en milieu urbain.

Une inondation XXL

C’est dans ce contexte que la rupture du barrage de Kakhovka pourrait rabattre les cartes. Dans l’hypothèse où la Russie serait sur le point de perdre ce lieu stratégique, elle pourrait théoriquement être tentée de l’endommager. Certes, ses soldats restés à Kherson seraient isolés, mais cela permettrait d’éviter que les Ukrainiens les suivent.

À lire: La contre-offensive ukrainienne avance encore: quelles étapes à venir?

Mais le plus inquiétant évidemment, c’est le déversement de 18.2 km3 d’eau dans le delta du Dniepr. Selon le président Zelensky, près de 80 localités pourraient se retrouver submergées dans un tel scénario. Face à une telle menace, de nombreux habitants de la région de Kherson ont cédé face aux demandes répétées des autorités russes d’évacuer la région, malgré le risque de se trouver prisonnier de l’emprise de Moscou. Un habitant de Kherson évacué raconte à France Tv Info qu’il est parti par peur de voir une vague de 60 mètres débouler vers sa ville.

Est-ce qu’un tel tsunami menace réellement Kherson? Pour le savoir, le site d’information Cornucopia, tenu par le Suédois Lars Wilderäng, a créé une modélisation avec le logiciel HEC-RAS 6.3 de l’US Army. En retenant le scénario catastrophe (où entre 400 et 1.800 mètres de barrage seraient démolis, le minage ne pouvant couvrir qu’une partie de l’ouvrage), la vague serait en réalité de 4-5 mètres au niveau pont Antonivsky, à l’entrée de Kherson. Ce n’est pas négligeable mais il n’est pas question d’un mur de 60 mètres. Autre considération importante: l’eau se déverserait surtout sur la rive Sud du fleuve (c’est-à-dire le côté mieux tenu par l’armée russe), qui est heureusement bien moins peuplé. Des quartiers de Kherson seraient inondés, surtout du côté du port et du sud de la ville, mais une bonne partie de la métropole serait épargnée. Une partie de l’eau se déverserait aussi dans la rivière Bug jusqu’à la ville de Mykolaïv (sous contrôle ukrainien), mais à plus faible échelle.

Un manque d’eau et une contre-offensive ukrainienne retardée

Si cela se produit, l’Ukraine craint un bilan désastreux, avec plusieurs milliers de victimes. Mais ce ne serait pas tout. Si le réservoir de Kakhovka se vide, cela impacterait directement la désormais célèbre centrale nucléaire de Zaporijjia (la plus grande d’Europe), qui dépend directement de cette ressource pour assurer son refroidissement. Toute une partie du pays serait également privé d’approvisionnement en eau, alors que Kiev fait déjà face à des attaques russes sur ses infrastructures énergétiques qui la privent d’électricité. La Crimée, sous contrôle russe, subirait le même sort. Il faut ajouter à cela le coût environnemental, alors que la rive sud du Dniepr longe des parcs naturels.

La dernière question est celle de l’impact sur l’avancée des forces ukrainiennes dans la région. De toute évidence, Kiev pourrait certes reprendre plus facilement Kherson mais la contre-offensive serait globalement au point mort dans l’oblast. Il faudrait attendre la baisse du niveau du fleuve puis trouver un moyen pour traverser le cours d’eau. Pour autant, le président Zelensky assure que cela ne ralentirait l’avancée ukrainienne que de "deux semaines seulement".

Reste à savoir si le barrage de Kakhova peut vraiment être détruit. Pour l’instant, la bataille se joue essentiellement dans l’ordre de la guerre de communication. Kievdemande à l’ONU une mission d’observation internationale et Moscou ne cesse de mettre en garde contre la dangerosité supposée de l’armée ukrainienne, mais rien de concret ne se passe. Il faudra voir ce qu’il en sera si les soldats ukrainiens atteignent Kakhovka. En l’état, ils visent une reprise de la ville de Kherson et de la rive nord du Dniepr d’ici à la fin de l’année.

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