Quels pays sont dirigés par l’extrême-droite en Europe (et que s’y passe-t-il)?

Avec l'Italie, l'extrême-droite s'est emparée d'un des plus importants pays européens. Ailleurs, elle est parfois au pouvoir ou récemment partie du gouvernement.

Giorgia Meloni et Viktor Orbán
Giorgia Meloni et Viktor Orbán, le 21 septembre 2019 à Rome ©BelgaImage

Ce 21 octobre, plusieurs semaines après les élections, l’Italie a son nouveau gouvernement. Pour la première fois de son histoire, c’est une femme qui dirigera le pays, Giorgia Meloni, en devenant présidente du Conseil des ministres (c’est-à-dire Première ministre). Une nouveauté qui pourrait paraître progressiste, si ce n’est qu’elle est également à la tête parti d’extrême-droite Fratelli d’Italia (Frères d’Italie). Au sein de son gouvernement figurent aussi la Lega de Matteo Salvini, également parti d’extrême-droite, et le parti de droite de Silvio Berlusconi, Forza Italia.

Outre l’Italie, l’extrême-droite s’implante dans un nombre croissant de pays à travers le monde. Que ce soit en Europe, en Amérique ou en Asie, ce courant politique néoconservateur réussit à s’implanter et ne manque pas de peser dans les décisions gouvernementales.

L’axe Budapest-Varsovie

Dans l’Union européenne (UE), outre le cas italien, l’extrême-droite est surtout connue pour diriger deux pays devenus trublions de la politique continentale: la Hongrie de Viktor Orbán (Fidesz) et la Pologne de Mateusz Morawiecki (Droit et justice, PiS). Le Premier ministre hongrois détient le pouvoir depuis 2010 tandis que PiS est arrivé à la tête de la Pologne en 2015. Dans un cas comme dans l’autre, ces États sont depuis connus pour leurs politiques eurosceptiques, en bloquant par exemple les plans de relance européens. Viktor Orbán ne cesse de le prouver en s’opposant à l’UE sur toute une série de dossiers, y compris ces dernières semaines: réticence aux sanctions contre la Russie, opposition à l’adoption de réformes anticorruption et de l’impôt minimum sur les multinationales, etc. À Varsovie, idem, avec la remise en cause de traités de l’UE jugés "incompatibles" avec la loi polonaise, mais si le ton est plus anti-russe.

Les deux gouvernements sont aussi régulièrement critiqués pour leurs attaques sur l’État de droit, d’où la menace constante de sanctions de la part de l’UE. Dès son arrivée au pouvoir, le PiS a enchaîné les réformes pour renforcer son contrôle sur le système judiciaire. Pareil en Hongrie, où le changement de la Constitution en 2011 a démis la Cour constitutionnelle d’une grande partie de ses prérogatives, suivie par d’autres mesures. Puis dans un cas comme dans l’autre, ces gouvernements ne cessent de limiter le droit à l’avortement (d’où des manifestations, notamment en Pologne où l’interruption de grossesse est désormais presque interdite) et de revendiquer une discrimination des migrants (à l’exception de ceux ukrainiens) avec notamment des murs anti-migrants à leurs frontières. Les discours de Viktor Orbán sont d’ailleurs régulièrement condamnés comme étant à connotation raciste. Suite à un vote symbolique, le Parlement européen a décrété en septembre dernier que la Hongrie n’était plus une véritable démocratie.

À lire: Viktor Orban en cinq dates

Budapest et Varsovie n’ont ainsi cessé de voir leurs positions se dégrader dans des classements internationaux comme l’indice de perception de la corruption de Transparency International (où la Hongrie est désormais quasi à égalité avec la Bulgarie, plus mauvais élève de l’UE). Idem dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (où la Hongrie a cette fois le bonnet d’âne de l’UE), reflet de la concentration des médias aux mains de personnes fidèles aux partis à la tête de ces pays. Les droits LGBT+ sont largement pris pour cible, Budapest ayant fait beaucoup de bruit avec sa loi anti-LGBT de 2021 et Varsovie étant de loin le pire pays de l’UE en la matière selon le classement de l’association ILGA-Europe.

La Suède, un pays progressiste qui opère son virage à droite toute

Ces dernières semaines, le cas de la Suède a fait beaucoup parler de lui, le parti d’extrême-droite Démocrates du Suède (SD) étant arrivé deuxième aux élections juste derrière les socio-démocrates. Ce mardi, une coalition de droite s’est formé avec son appui. Bien qu’il ne soit pas présent au gouvernement, le parti est impliqué dans tous ses travaux. C’est ainsi que Stockholm vient cette semaine de mettre un terme à la "diplomatie féministe", un concept promu par la Suède depuis 2014. La parité des sexes au sein du gouvernement n’est d’ailleurs plus respectée, les hommes étant désormais majoritaires.

À lire: Élections en Suède: victoire historique de la droite et de l’extrême-droite

Mais ce n’est pas tout! Pour la première fois depuis 1987, la Suède ne dispose plus d’un véritable ministère de l’Environnement et du Climat. Celui-ci vient d’être supprimé dans sa forme originelle pour être placé sous la tutelle du ministère de l’Énergie et de l’Industrie. Les ONG craignent désormais que Stockholm recule en terme de lutte contre le réchauffement climatique. La nouvelle ministre de l’Industrie a ainsi précisé que si la Suède respecterait l’accord de Paris, "nous allons le faire sans détruire les entreprises suédoises et l’économie des familles". Des centrales nucléaires devraient en outre être construites dans le royaume scandinave. Le programme de la coalition de droite prévoit pour le reste entre autres un contrôle accru de l’immigration, avec notamment des conditions plus dures pour obtenir la citoyenneté suédoise, des fouilles autorisée à la police sans comportement suspect dans certains quartiers sensibles, la possibilité de témoigner anonymement en justice.

Quid de l’Italie avec le nouveau gouvernement?

En Italie, la question se pose maintenant de savoir quelle politique va mener le gouvernement Meloni. Là aussi, les migrants sont pris pour cible. Les ONG se préparent à voir le ton de Rome se durcir, comme lorsque Matteo Salvini était ministre de l’Intérieur en 2018-2019, avec des blocages systématiques en Méditerranée. Le dirigeant de la Lega ne retrouvera pas son ancien ministère (il devient ministre des Infrastructures et de la Mobilité) mais celui qui a été placé à l’Intérieur, Matteo Piantedosi, est connu pour avoir saisi le navire d’une ONG défendant les migrants. Giorgia Meloni ne cache pas non plus son opposition à l’avortement (dont l’accès a déjà été restreint dans plusieurs régions dirigées par la droite italienne) et sa volonté de lutter contre "les lobbies LGBT", ce qui entre en résonance avec sa défense de la "famille traditionnelle". Si la présidente de Fratelli d’Italia est opposée à la Russie, les deux autres partis de son gouvernement ne manquent pas de montrer leurs sympathies pour Vladimir Poutine, ce qui pose la question de la politique italienne à venir vis-à-vis de l’Ukraine. Du point de vue de la liberté de presse, l’emprise de Silvio Berlusconi sur une partie des médias italiens pose question.

À lire: Italie: comment l’extrême-droite de Meloni a gagné les élections

La composition du nouveau gouvernement montre toutefois que Giorgia Meloni veut aussi rassurer ses partenaires européens. Ce sont ainsi des pro-européens qui ont pris la tête de ministères importants comme celui de l’Économie et des Finances (avec Giancarlo Giorgetti) ainsi que celui des Affaires étrangères (avec l’ancien président du Parlement européen Antonio Tajani). Notons toutefois que les éléments néoconservateurs restent bien présents dans le gouvernement. Les trois quarts de ses membres sont des hommes et parmi les femmes, on trouve la ministre de la Famille, Eugenia Roccella, connue pour son adhésion au catholicisme traditionnaliste. Quant à la politique climatique du cabinet Meloni, c’est un grand point d’interrogation. Ce chapitre était quasiment absent du programme de Fratelli d’Italia, sans que des objectifs ne soient fixés. Les énergies renouvelables restent promues mais au même titre que les combustibles fossiles. Le nouveau ministre de l’Environnement, Paolo Zangrillo, a été interrogé par La Repubblica sur ses compétences en la matière. Sa réponse: "je me suis toujours occupé des relations industrielles, et j’étais entre autres à la tête d’Acea, la compagnie énergétique de la capitale".

L’extrême-droite déchue mais toujours en embuscade ailleurs en Europe

Ailleurs en Europe, l’extrême-droite a également dirigé d’autres pays mais a depuis perdu le pouvoir. C’est le cas en Autriche, où le FPÖ a fait partie du gouvernement entre 1983 et 1986 (avec les socio-démocrates), puis en 2000-2007 et 2017-2019 (avec les conservateurs). En 2019, la révélation des liens entre le chef du parti, Norbert Hofert et l’oligarchie russe ont précipité sa chute. Le FPÖ est cela dit toujours à 24% dans les derniers sondages. En Slovénie, le Parti démocratique, désormais classé dans la droite dure, a dirigé le pays d’une main de fer entre 2020 et 2022. Le pays était alors critiqué pour ses attaques croissantes contre la liberté de presse et l’État de droit, d’où des mises en garde du Parlement européen. Le gouvernement slovène s’opposait également frontalement aux migrants. Depuis juin, un nouveau dirigeant, cette fois-ci du centre-gauche, a été placé à la tête de la Slovénie. En Slovaquie, le parti d’extrême-droite SNS a participé au très controversé gouvernement Fico, tombé à la suite de l’affaire Ján Kuciak qui a révélé une corruption généralisée et une justice soumise au pouvoir exécutif, puis au gouvernement Pellegrini qui a pris sa suite jusque 2020.

Enfin, en-dehors de l’UE, on trouve aussi l’exemple de la Norvège, où le parti conservateur a gouverné le pays avec le Parti du progrès (FrP), le plus à droite du Parlement norvégien, de 2013 à 2020. Bien que sa réputation soit sulfureuse, le FrP tient à avoir une allure respectable depuis 2006, tendant à reléguer au second plan sa xénophobie et son islamophobie pour promouvoir un "thatchérisme à la norvégienne".

Et dans le reste du monde?

Dans le reste du monde, plusieurs gouvernements pourraient être classés à l’extrême-droite, ou du moins dans une droite très radicale. On peut évidemment donner l’exemple de Donald Trump aux États-Unis, qui a perdu le pouvoir en janvier 2021, mais d’autres sont toujours à la tête de leurs pays. C’est le cas de Vladimir Poutine, dont les idées sont proches d’un parti comme le Rassemblement national en France. En Inde, le parti du Premier ministre Narendra Modi, le BJP, est connu pour son attachement au traditionalisme hindou et sa politique de discrimination envers la population musulmane. Les ONG critiquent souvent le gouvernement indien pour ses attaques contre la liberté de presse et les droits humains.

Citons pour terminer l’exemple de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil, avec ses multiples attaques contre l’État de droit, l’indépendance de la justice, la liberté de presse, la préservation de l’Amazonie, la lutte contre le réchauffement climatique, la défense des communautés indigènes, etc. Ce dimanche 30 octobre, il affrontera Lula lors du second tour des élections présidentielles, avec une bataille qui promet d’être serrée.

Sur le même sujet
Plus d'actualité