La face sombre de "The Line", la ville saoudienne de 170 km en construction

Malgré de grandes promesses, la construction de The Line devrait aboutir à un lourd bilan humain, économique et écologique.

The Line, partie de Neom
The Line, ville du mégaprojet Neom ©BelgaImage

Imaginez une ville large de 200 m, haute de 500 m et longue de 170 km. Cette folie d’architecture, c’est The Line, prévue pour accueillir neuf millions d’habitants dans l’extrême nord-ouest de l’Arabie saoudite. La métropole, dont les travaux ont commencé ce mois-ci, devrait ainsi relier la région de Tabuk au golfe d’Aqaba, en ligne droite. Ici, pas de voitures mais des taxis volantes et autres services de transport robotisés. Riyad veut aussi y créer une végétation luxuriante et des rivières, des logements de luxe neutre en carbone, etc. Et ça, ce ne serait que la cerise sur le gâteau d’un projet encore plus large, Neom, qui comprend aussi la construction de la station d’altitude destinée à accueillir les Jeux olympiques asiatiques de 2029, Trojena. Bref, l’Arabie veut vendre du rêve.

Sauf qu’en coulisses, ce fantasme démesuré est déjà la cible de nombreuses critiques. Il commence à peine à prendre forme qu’il provoque déjà des morts et permet aux grandes fortunes de s’enrichir. Un bilan humain qui pourrait n’en être qu’à ses débuts, sans compter de nombreuses autres considérations comme sur le plan environnemental.

Des condamnations à mort pour les personnes expulsées de la région

Pour réaliser The Line et plus largement Neom, l’Arabie saoudite a un problème: le territoire est occupé par des tribus. Il faut donc les déplacer, qu’importe si les autorités doivent recourir à l’usage de la force. Début octobre, des tribunaux d’exception ont ainsi condamné à mort trois représentants de l’une d’entre elles, celle Howeitat. Parmi eux, on trouve Ataullah al-Howeiti, qui relayait dans des vidéos la détresse de sa famille et d’autres expulsés de la région. Les deux autres personnes, Shadli et Ibrahim al-Howeiti, protestaient aussi contre ces expulsions dans la province de Tabuk. Cette même raison a valu à deux Howeitat d’être condamnés à 50 ans de prison en août dernier.

Et ça, c’est sans évoquer le cas d’Abdou Rahim al-Howeiti, abattu par les forces de l’ordre le 13 avril 2020. Cet homme avait auparavant diffusé plusieurs vidéos où il alertait sur les expulsions déjà en cours. "(Les autorités) ont commencé le processus d’expulsion (…). Ils ont arrêté tous ceux qui disaient qu’ils ne voulaient pas partir, qui voulaient rester dans leur maison (…) Je ne serais pas surpris qu’ils viennent me tuer dans ma maison maintenant, et qu’ils placent une arme à côté de moi", affirmait-il dans un de ses enregistrements relayé par The Guardian. Selon la version officielle de Riyard, Abdou Rahim al-Howeiti "était en fait un terroriste".

Selon le média Middle East Eye, l’expulsion des Howeitat s’est renforcée depuis décembre 2021. "Parmi les nouvelles mesures figurent les coupures d’eau et d’électricité et le survol par des drones de surveillance", fait-il savoir. Les condamnations ont également fait réagir les ONG. "Ces sentences choquantes montrent une fois de plus le mépris cruel des autorités saoudiennes pour les droits de l’Homme, et les mesures cruelles qu’elles sont prêtes à prendre pour punir les membres de la tribu Howeitat pour avoir légitimement protesté contre l’expulsion forcée de leurs maisons", proteste l’organisation saoudienne de défense des droits humains ALQST.

Des cadres qui s’en mettent plein les poches

Pendant que les populations pauvres de la région sont expulsées, The Line fait le bonheur des grandes fortunes. C’est ce que révèle le Wall Street Journal qui dévoile les rémunérations faramineuses obtenues par les plus hauts cadres du projet. Parmi la vingtaine de "dirigeants seniors", on ne trouve presque pas de Saoudiens mais des Occidentaux comme Peter Terium, ex-cadre de RWE, Joseph Bradley, ancien de Cisco, Dirk Van Schependom, précédemment au cabinet d’audit KPMG UK, et Tim Shorrocks, ancien d’Amazon. Les salaires dépassent largement le million de dollars annuels.

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Les cadres inférieurs ne sont pas en reste. Un ingénieur lambda gagnera plus de 130.000 dollars par an. Une somme d’autant plus faramineuse que l’Arabie saoudite ne leur prélèverait pas d’impôts dessus. Autrement dit, il s’agira bien de ce qu’ils gagneront en net. Un destin bien différent de celui des Howeitat.

Un projet raisonnable sur le plan humain et économique?

Si le chantier vient à peine d’être lancé, il faudra aussi voir comment le bilan humain évoluera par la suite. Les travaux nécessaires pour la Coupe du monde au Qatar sont l’exemple même du risque encouru par les personnes engagées pour construire ces infrastructures, avec un nombre potentiellement important du mort. Précisons d’ailleurs qu’il s’agit ici de construire en plein milieu d’un désert, ce qui est encore pire qu’au milieu de Doha.

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Cette dimension est d’autant plus inquiétante que l’Arabie saoudite veut construire à la vitesse grand V. La première phase du projet est prévue pour être terminée en 2030, lorsque la démographie saoudienne pourrait avoir bondi vers les 50 millions d’habitants (contre environ 35-38 millions aujourd’hui). Que cet objectif soit atteint ou pas, les travaux devraient en tout cas s’étaler sur une période encore beaucoup plus longue. Un paramètre qui pose une question: Riyad pourra-t-elle trouver les 500 milliards de dollars nécessaires à l’édification de The Line? L’économie saoudienne repose en bonne partie sur le pétrole, dont les prix sont fluctuants et qui devrait à long terme être concurrencé par des sources d’énergie alternatives comme le renouvelable.

Des problèmes environnementaux et sociaux

Outre ces considérations socio-économiques, The Line suscite aussi un certain scepticisme parmi les architectes et les géographes. Interrogé par le média Numerama, le géographe Alain Musset liste les problèmes de ce projet. Il rappelle par exemple qu’un mur comme celui voulu par Trump à la frontière mexicaine perturbe la biodiversité locale. Les animaux ne peuvent plus se déplacer de part et d’autre, avec des conséquences notables pour l’écosystème. Et c’est sans compter les oiseaux migrateurs qui pourraient s’écraser contre la muraille de 500 mètres de The Line, prévue entièrement en verre. Une telle séparation serait donc néfaste pour la faune locale.

La taille démesurée de ce mur pose un autre problème: l’impact sur les microclimats locaux. Alain Musset estime que cela pourrait ainsi perturber la circulation atmosphérique dans la région, en renforçant le risque d’inondations d’un côté de The Line et de sécheresse de l’autre côté. En parlant d’eau, le géographe évoque aussi la gestion des ressources aquatiques pour assurer leur distribution aux habitants. Quel sera le niveau de dépendance des "Linériens" à cet élément essentiel à la vie? La question est posée, surtout que les autorités veulent alimenter des cascades et des rivières au sein de la ville. Une vision qui relève de la science-fiction pour Alain Musset, qui évoque aussi les problématiques de répartition des pauvres et des riches au sein de The Line, sans oublier l’énorme effort d’entretien de la métropole.

The Line serait donc tout sauf un projet modèle pour l’environnement, contrairement à ce que revendiquent les promoteurs saoudiens. Philip Oldfield, de la faculté d’architecture de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud en Australie, enfonce le clou en estimant le coût écologique d’un tel projet: 1,8 milliard de tonnes de CO2, soit quatre fois ce que le Royaume-Uni entier produit chaque année. Avec cette "quantité phénoménale d’acier, de verre et de béton", "mon sentiment est que ce vaste carbone incorporé écrasera tous les avantages environnementaux" que revendique The Line (hyperdensité, moins de besoins en transports, etc.), estime-t-il auprès du magazine d’architecture De Zeen.

Au final, Oldfield doute même du confort que pourrait apporter la vie à The Line. "Même si celle-ci étaient construite, la satisfaction des résidents serait principalement influencée par la façon dont ces espaces sont exploités et gérés, et non par leur aspect", juge-t-il. "Quelles règles seront fixées? Les visiteurs pourront-ils utiliser tous les espaces? Lesquels seront publics ou privés? Pouvez-vous vraiment être autorisé à faire un picnic sur une corniche perchée à 200 mètres de hauteur? Vous pouvez dire que je suis cynique, mais j’ai des grands doutes".

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