À Pékin, le "rêve chinois" vanté par le président vacille

Si le régime vante toujours le «rêve chinois» censé être accessible à tous, les Pékinois sont de moins en moins convaincus vu les difficultés.

Affiche vantant le «rêve chinois»
Un homme devant une affiche de propagande vantant le «rêve chinois», à Pékin le 6 octobre 2022 ©BelgaImagve

Le "rêve chinois" défendu par le président Xi Jinping, le trentenaire Wu Di le vit pleinement: marié, bientôt père d’un deuxième enfant, il a un appartement à Pékin, une voiture et un emploi bien payé dans la tech. Malgré les difficultés pour déménager d’une province à l’autre en Chine, il est parvenu à passer de celle du Shandong (est) à la capitale, dans le quartier de Shangdi, prisé par les classes moyennes. "Les choses vont plutôt bien", se réjouit l’homme de 33 ans, sourire aux lèvres. Son ascension sociale est le reflet d’un concept cher à Xi Jinping, dévoilé à son arrivée au pouvoir il y a 10 ans: le "rêve chinois", censé faire de la Chine un pays avancé technologiquement, puissant et prospère d’ici 2050. Le tout, grâce au Parti communiste.

Jusqu’ici tout va bien: des millions de Chinois sont sortis de la pauvreté grâce au développement économique, stimulé par les nouvelles technologies, les usines approvisionnant le reste du monde et l’énergie débordante d’1,4 milliard d’habitants. Pour la population, cela signifie davantage d’opportunités et de prospérité, de quoi aussi poser un nouveau défi au parti, soucieux de se maintenir au pouvoir. "Tout le monde a ses propres idéaux, aspirations et rêves", observait Xi Jinping dans un discours fin 2012, peu après avoir été promu numéro un du Parti communiste. "Réaliser la renaissance de la nation chinoise, c’est le plus grand rêve chinois". Mais alors que le président s’apprête à décrocher un troisième mandat inédit, certains Chinois ont l’impression que ce rêve commence à se fissurer.

Angoisse

Fatigue due aux heures supplémentaires, coûts du logement et de l’éducation des enfants qui explose, pression sociale liée au mariage: même à Shangdi, une certaine angoisse apparaît derrière les signes extérieurs de richesse. Notamment chez les nouvelles générations. "Les gens ont des attentes différentes qu’avant", note Anna Chen, 29 ans, qui habite à Shangdi. Ces 10 dernières années, ce quartier pékinois a changé de visage: de banlieue insignifiante, il est devenu un haut lieu de la high-tech chinoise et s’est recouvert d’immeubles de bureaux.

Shangdi est proche des ruines de l’ancien Palais d’été – détruit par les soldats français et britanniques en 1860 -, devenues le symbole du "siècle d’humiliation" (1839-1949), lorsque la Chine était soumise aux invasions et traités inégaux des Occidentaux et du Japon. Beaucoup d’habitants de Shangdi travaillent pour les géants chinois de la tech comme Baidu (moteur de recherche), Kuaishou (vidéos courtes) et Didi Chuxing (VTC), omniprésents dans le pays et qui dépassent en taille nombre de leurs rivaux occidentaux.

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Intelligence artificielle

Lunettes branchées, T-shirt sombre et jogging, Sheldon Zhang, 31 ans, porte l’uniforme typique de cette jeune génération d’employés du secteur, diplômée et plus cosmopolite. Il a d’abord quitté l’université pour fonder sa start-up quand il avait la vingtaine. Son métier aujourd’hui? "Architecte de l’expérience utilisateur" dans une grande entreprise de l’internet. Un poste où il manie robotique, intelligence artificielle et qui "sera bénéfique à toute l’humanité", assure-t-il. Intelligence artificielle, informatique quantique, capteurs et puces électroniques: ces termes, désignés comme essentiels au développement de la Chine lors du dernier plan quinquennal, font partie du quotidien des entreprises de Shangdi.

Mais l’heure n’est plus à l’euphorie. La remise au pas des géants de la tech par les autorités, inquiètes de leur pouvoir grandissant sur les consommateurs, fait désormais souffler un vent glacial. Même des entreprises florissantes comme Alibaba (commerce en ligne) et Tencent (internet, jeu vidéo) ont vu leurs chiffres d’affaires baisser et les premiers plans de licenciements sont apparus. L’économie chinoise a progressé de seulement 0,4% sur un an au deuxième trimestre, sa pire performance depuis le début de la pandémie.

"Ouvriers du numérique"

Certains ressentent déjà les effets d’un début de déclassement. Ils se qualifient même "d’ouvriers du numérique", raconte Li Mengshen, 27 ans, spécialiste en stratégie au sein d’une plateforme de vidéos. "Notre situation ressemble un peu à celle des travailleurs migrants venus des campagnes dans les années 1990", résume-t-elle. Son salaire est certes correct, mais il ne lui permettra sans doute jamais d’acheter un appartement à Shangdi, où le mètre carré atteint les 100.000 yuans (plus de 14.000 euros). "On a quitté nos villes natales pour travailler à Pékin. Mais on ne peut pas vraiment dire qu’on soit devenus Pékinois", soupire la jeune femme. "Nos codeurs sont comme les gens qui travaillaient sur des machines à coudre ou posaient des vis dans le passé. Leurs emplois sont facilement remplaçables".

Le même spleen traverse une bonne partie de sa génération, de plus en plus tentée par une attitude dite "tang ping" (littéralement, "s’allonger à plat"). Cette contre-culture apparue ces dernières années en Chine incite les jeunes à en faire le moins possible et à rejeter les pressions sociales liées au travail. Avec les strictes mesures anti-Covid qui portent un coup dur à l’économie, il est de toute façon de plus en plus difficile de trouver un emploi – et de le conserver. Selon les chiffres officiels, le taux de chômage des 16-24 ans urbains frôlait 20% en juillet, du jamais vu depuis 2018.

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"Quête de liberté"

Mais vivre en ville offre aussi d’autres opportunités. Dans un café de Shangdi, Feng Jing, 30 ans, est rayonnante: elle vient de démissionner de son travail dans une plateforme de vidéos pour devenir professeure de yoga. "Ce qui m’intéresse, c’est la liberté", confie-t-elle à l’AFP. "L’argent ou les idées préconçues, ce n’est pas ce qui me retient de faire ce que je veux".

Dans un parc du quartier, des enfants gambadent joyeusement sous le regard bienveillant de statues de pierre vantant la politique de limitation des naissances, imposée dès la fin des années 1970 pour ralentir la croissance démographique. "Maintenons les naissances à un bas niveau, mais améliorons les aptitudes des nouveaux-nés", est-il gravé sur l’une d’elles. Cette politique appartient au passé: la Chine encourage désormais les couples à avoir jusqu’à trois enfants pour enrayer le déclin démographique. C’est probablement le plus gros défi qu’affronte le "rêve chinois": comment l’Etat pourra-t-il continuer à payer pour la santé et les pensions des plus de 60 ans, qui devraient être 400 millions d’ici 2040? Si la tendance se poursuit, la Chine atteindra son pic démographique vers la fin de la décennie, avant une baisse "soutenue", selon l’Académie chinoise des sciences sociales, inquiète "des conséquences économiques et sociales très défavorables". Mais jusqu’à présent, ni les déductions fiscales ni les allocations n’ont eu d’effet notable. "Un enfant, ça coûte déjà assez cher", confie un père ne souhaitant pas donner son nom.

Rêve réservé aux autres

D’autres remettent même en cause le mariage ou le fait d’avoir des enfants. Une position radicale dans une société où la pression pour fonder une famille reste très forte. Anna Chen fait partie de ces jeunes gens. Son seul objectif: travailler suffisamment pour pouvoir voyager et aider financièrement ses parents vieillissants. "Il y a déjà assez de gens sur Terre", dit-elle, s’exprimant sous pseudonyme pour éviter toutes représailles potentielles de son employeur. "Et quand je vois comment la société évolue, on peut très bien vivre sans mariage ni enfants".

À l’ombre d’un immeuble d’appartements cossus, Wang Yufu, 70 ans, somnole dans la chaleur de l’été. Originaire de la province du Jiangsu (est), il est arrivé à Pékin au moment où Xi Jinping dévoilait son concept de "rêve chinois". L’homme dirige une équipe d’ouvriers venus comme lui de province et qui embellissent les espaces verts de Shangdi. Wang Yufu gagne environ 6.500 yuans mensuels (940 euros), soit plusieurs fois le salaire qu’il touchait au départ. C’est grâce à des travailleurs comme eux venus des campagnes que le pays a pu s’urbaniser aussi rapidement ces 40 dernières années.

Selon les chiffres officiels, ils sont 290 millions à occuper ces emplois aux salaires modiques, souvent dans le BTP. Les règles strictes pour déménager d’une province à l’autre, couplées au coût de la vie toujours plus élevé, empêchent la plupart de s’installer durablement dans les grandes villes qu’ils ont contribué à construire. La pause déjeuner terminée, Wang et son équipe reprennent le travail. Les choses vont mieux qu’il y a 10 ans, dit-il, mais se sentir totalement Pékinois semble compliqué. "Les gens comme nous n’auront jamais les moyens d’acheter une maison ici", regrette-t-il.

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