Comment le Kremlin organise sa propagande dans les médias russes

De nouveaux documents révèlent comment les médias russes se font dicter le contenu de leurs informations par le Kremlin.

Vladimir Poutine à Moscou
Vladimir Poutine, le 10 juin à Moscou ©BelgaImage

Ce 10 octobre, des documents issus du Kremlin ont fuité dans la presse via l’un des rares journaux russes indépendants, Meduza (basé en Lettonie). Leur propos est plus qu’intrigant puisque ces fichiers dévoilent comment l’administration présidentielle (AP) russe édicte sa propagande aux médias du pays. Apparaît ainsi une sorte de mode d’emploi du bon propagandiste. Des révélations qui recoupent d’autres constatations faites jusqu’ici et qui jettent un regard nouveau sur le sujet.

Ce que le Kremlin veut que les Russes retiennent

Les documents en question ont été écrits d’avril à octobre 2022, autrement dit grosso modo durant toute la durée de la guerre en Ukraine. Leur auteur serait plus précisément le service de l’AP en charge non seulement de la sphère médiatique mais aussi des réseaux sociaux, chapeauté par Aleksey Zharich (qui serait personnellement impliqué dans la constitution de ces manuels). L’authenticité de ces textes a été confirmée à Meduza par une source anonyme proche de l’AP et par un employé des médias d’État. À chaque fois, la même organisation apparaît: d’abord un chapitre "Évènement principal" puis d’autres titres comme "Image de la victoire", "Nouvel ordre mondial", etc.

La première rubrique demande aux médias de relayer les informations les plus importantes pour soutenir la position du Kremlin. Exemple le 4 octobre: l’AP veut que les journaux parlent d’un sondage censé montrer que 75% des Russes soutiendraient l’annexion des régions ukrainiennes de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia. La présidence russe précise explicitement qu’il faut que cette conclusion soit vraiment mise en avant. Elle assure également que 83% de la population juge que la Russie "devrait protéger les intérêts de ses résidents, même si cela complique les relations avec les autres pays". Une façon de renforcer ce sentiment d’être seuls contre tous, qu’importe les conséquences.

Ces dernière semaines, le thème de la mobilisation est également centrale. Le Kremlin veut ainsi voir les médias dire que "la majorité des personnes mobilisées comprennent les tâches et les objectifs de leur participation à la défense de la patrie". La mobilisation est présentée comme suscitant un véritable engouement populaire et patriotique, avec une organisation couronnée de succès. Une image bien éloignée des manifestations qui ont eu lieu à travers la Russie, sans compter les nombreux mobilisés qui ont préféré fuir le pays que d’être envoyés en Ukraine. Selon le magazine Forbes, au moins 700.000 hommes ont déjà quitté la Russie. Un chiffre jugé crédible par une analyse de France Tv Info.

Faire passer l’idée d’une Russie forte dans un monde hostile

Dans les autres chapitres, le Kremlin peut émettre des demandes diverses. L’AP requiert par exemple à ce que les médias parlent des "victoires" de l’armée russe, par exemple en parlant du nombre (supposé) de blindés ukrainiens détruits. Un bien maigre bilan quand on repense aux territoires reconquis par l’Ukraine ces dernières semaines. Les succès ukrainiens influencent d’ailleurs les mots employés par les médias russes qui parlent de moins en moins de "confiance" et de "fierté" et plus d’"espoir". Pour faire face à cette réalité gênante, l’AP "recommande" d’indiquer que la résistance de Kiev ne peut conduire qu’à "l’autodestruction de l’Ukraine" (sans précision supplémentaire).

Le Kremlin met également un point d’honneur à véhiculer l’idée d’un "nouvel ordre mondial" où la Russie serait en position de force. Il s’agit de susciter ici un sentiment d’"unité" entre les Russes (les documents parlent de "base émotionnelle") face à l’adversité mais aussi de dénigrer les ennemis. Si des pays de l’ex-URSS rejoignent le camp d’en face, la propagande russe veut aussi leur faire comprendre qu’ils s’exposent à un sort similaire à celui de l’Ukraine. Le cas de la Moldavie, qui s’est également rapproché de l’UE, est explicitement cité.

Une propagande seulement partiellement efficace?

Malgré tous les efforts du Kremlin, la portée de cette propagande est sujette à débat dans le pays. Un consultant politique de l’AP confie ainsi que seul un "auditoire loyaliste" serait vraiment convaincu par les dires des médias russes. Cela représente certes une bonne partie de la population, mais ceux qui prennent la peine de chercher des sources d’information alternatives seraient bien moins susceptibles d’être convaincus par la version de l’État russe.

L’efficacité de la propagande est d’autant plus affectée lorsqu’elle se contredit. En témoigne une publication mi-septembre de la Rossiskaïa Gazeta, proche du pouvoir, qui tentait de minimiser l’ampleur de la contre-offensive ukrainienne… tout en relayant une carte prouvant que les troupes russes avaient reculé plus qu’annoncé. Ces dernières semaines, la présence des ultra-nationalistes dans les médias a également été accrue en tâchant de durcir le ton. S’ils sont également plus critiques sur la tournure de l’"opération spéciale", ils concentrent leurs critiques sur le commandement militaire.

Quand les journalistes russes se rebellent

D’autres éléments perturbent la propagande du Kremlin. Citons par exemple cette journaliste russe, Marina Ovsiannikova, arrêtée après avoir brandi en mars dernier un panneau "Ne croyez pas la propagande" en direct lors du journal de Pervi Kanal, la première chaîne du service public. Elle a été à nouveau arrêtée en juillet pour avoir "discrédité" l’armée russe, condamnée à une amende et assignée à résidence jusqu’au 9 octobre. La semaine dernière, elle a été placée sur la liste des personnes recherchées en Russie car "elle ne se trouve pas à l’endroit où elle devait être jusqu’au 9 octobre" selon son avocat. Pour rappel, toute critique de la guerre, appelée officiellement en Russie "opération spéciale", peut être sanctionnée de dix ans de prison.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Moustique (@moustiquemag)

Marina Ovsiannikova n’est toutefois pas la seule journaliste à se rebeller. Ils sont déjà nombreux à avoir quitté le pays. En mars, la journaliste Zhanna Agalakova confiait à Reporters sans frontières comment elle avait démissionné suite aux demandes qui lui étaient faites pour relayer la propagande de Moscou. Elle explique que déjà après l’annexion de la Crimée en 2014, la pression s’est accentuée. "Je n’étais plus à l’abri de la propagande. Je ne devais parler que de choses négatives au sujet des Etats-Unis, comme par exemple des enfants adoptés maltraités", déclare-t-elle. "Je n’ai pas menti, chaque fait était réel. Mais prenez des faits réels, mélangez-les et vous aboutirez à un gros mensonge", ajoute-elle. "De nombreux journalistes, producteurs ou personnes qui travaillent dans les médias pensent comme moi. Mais ceux qui sont là-bas ont des familles, des parents âgés, des enfants, des maisons à payer. Ils sont otages de la situation".

Il y a également eu d’autres coups d’éclat. Le site d’informations Lenta a par exemple en mai dernier brièvement publié des manchettes "non-autorisées par la direction" critiquant la propagande russe sur l’Ukraine, tout en appelant le public a vite "prendre une capture d’écran avant que le contenu ne soit supprimé". Au même moment, des grilles interactives de programmes télé remplaçaient les cases horaires par le message: "La télévision et les autorités mentent. Non à la guerre". Du côté de Lenta, les journalistes responsables de la publication des articles anti-Kremlin ont depuis quitté la Russie.

La propagande russe désinforme aussi les Occidentaux

Si Moscou doit faire face à des démissions dans les médias russes, elle sait aussi sévir. Lorsque la rébellion est trop forte, elle les oblige à cesser leurs activités. C’est le cas de Dozhd TV, l’Écho de Moscou et Novaïa Gazeta, qui ont dû partir pour l’étranger, notamment en Lettonie.

En parallèle, l’AFP a également montré comment la Russie créait des sites calqués sur des médias occidentaux pour tromper les lecteurs et relayer sa propagande. C’est notamment le cas des journaux allemands Bild, Der Spiegel et Süddeutsche Zeitung, du quotidien britannique The Guardian, de l’agence italienne ANSA, du quotidien français 20 minutes ou encore de la BBC. Le réseau russe à l’origine d’une bonne partie de ces copies a été démantelé par Meta. Cela illustre les nombreux cas de désinformation sur les réseaux sociaux pilotés depuis la Russie.

Enfin, si des chaînes comme Russia Today ont été parfois supprimées (comme en France), les partisans de Vladimir Poutine s’incrustent autant que possible dans les médias occidentaux. C’est notamment le cas en Italie, où ils pullulent par exemple sur les chaînes détenues par Silvio Berlusconi (qui vient devrait faire partie du nouveau gouvernement italien avec les partis d’extrême-droite Fratelli d’Italia et Lega, suite à leur victoire aux dernières élections).

Sur le même sujet
Plus d'actualité