Coupe du monde: 3 ou 6.500 morts au Qatar, que cachent ces chiffres?

Une guerre de communication fait rage autour du nombre réel de morts de migrants liées aux chantiers de la Coupe du Monde, ce qui complique l'analyse.

Travailleurs au Qatar
Travailleurs sur des chantiers à Doha (capitale du Qatar), le 21 mai 2022 ©BelgaImage

En Belgique et en France, le nombre de villes qui boycottent la Coupe du monde se multiplient et à chaque fois, un chiffre revient dans les discussions: 6.500. Ce serait le nombre de morts provoqués par les chantiers au Qatar dans le cadre de la fameuse compétition de football. La source: un article du journal britannique "The Guardian" publié début 2021. Pour Doha et la Fifa, ce montant relèverait de la pure désinformation. Leur version est bien différente puisqu’ils affirment qu’il n’y aurait eu que trois morts. Alors qui croire? On fait le point.

Bataille de chiffres

Pour arriver au chiffre de 6.500, le Guardian s’est basé non pas sur des données qataries mais sur celles des pays d’où proviennent une grande partie des travailleurs installés au Qatar. En additionnant les relevés de décès d’Inde, du Bangladesh, du Népal (les trois pays qui ont le plus de migrants sur place) et du Sri Lanka de 2011 à 2020, le quotidien atteint le nombre le 5.927 ouvriers décédés. Elle y ajoute 824 après consultation des chiffres de l’ambassade du Pakistan à Doha de 2010 à 2020. Pour être précis, cela porte le total à 6.751 morts entre 2010 et 2020 (sans compter les derniers mois de 2020, ni 2021 et 2022 donc). Les Indiens représenteraient à eux seuls 2.711 décès. Le Guardian estime même que le montant pourrait être encore plus élevé si on y intégrait les ressortissants d’autres pays non pris en compte ici, comme les Philippines (cinquième pays de provenance des migrants au Qatar) et le Kenya.

Le Qatar revendique des chiffres bien moindres. Dans le détail, Doha affirme qu’il n’y aurait eu que trois morts sur les chantiers de la Coupe du monde. Une affirmation reprise par la Fifa et encore répétée le mois dernier au micro de RTL Info, les autorités assurant prendre le sujet au sérieux. "Un décès, c’est déjà trop", déclare Fatma Al Nuaimi, en charge de la communication du Comité organisateur du Mondial. À cela, le Qatar affirme qu’on pourrait y ajouter 34 autres décès de travailleurs migrants mais "pas liés à leur mission".


Quand Doha ne cherche pas à connaître la vraie cause des décès

Alors qui a raison? En réalité, il est difficile de le dire avec certitude. Le principal défaut de la version qatarie, c’est que toute une série de décès ne sont pas comptabilisés car qualifiés de "mort naturelle" (ou dus à d’autres facteurs, comme un accident de la route, ou un suicide). Or le lien avec les chantiers de la Coupe du monde est parfois assez clair, comme le fait remarquer le Guardian avec plusieurs exemples. C’est le cas d’un Népalais, Gangaram Mandal, qui est mort chez lui après une journée de travail sous le soleil accablant du Qatar où il avait vomi et s’était évanoui. Son décès a été répertorié comme lié à une "crise cardiaque de causes naturelles". Ce même schéma se répèterait de nombreuses fois.

Puis il y a ces cas qui montreraient que même sur les chantiers (pris en tant que tels), il y aurait plus que les trois morts cités par Doha. En atteste par exemple l’histoire de Shankar Yadav. Il serait mort, comme trois autres travailleurs, après qu’un échafaudage se soit écroulé car ce dernier n’était pas en bon état selon un collègue. Selon Amnesty International, le Qatar ne mènerait que très rarement des enquêtes pour savoir ce qui a causé la mort de tel ou tel travailleur. Sans cela, la cause du décès est souvent décrite comme liée à des "insuffisances cardiaques ou respiratoires soudaines et inexpliquées". Doha rivaliserait donc de tactiques pour cacher le véritable bilan humain de l’événement sportif.

Le flou total sur le nombre réel de morts

Pour autant, le décompte du Guardian n’est pas tout à fait à l’abri de critiques. Les données récoltées par le quotidien attestent bien des décès des travailleurs migrants au Qatar, mais la cause du décès n’est pas toujours connue avec certitude. Est-ce qu’il est possible d’affirmer que ces 6.751 morts sont toutes dues aux chantiers de la Coupe du Monde? Difficile de dire oui avec certitude. En 2013, soit bien avant l’article du Guardian, un rapport d’ONG évoquait déjà près de 1.200 morts, sur base des données des ambassades indienne et népalaise de 2010 à 2013.

Amnesty International a de son côté voulu elle aussi mener l’enquête. "Selon nos recherches, près de 70% de ces décès restent inexpliqués. Les statistiques officielles du Qatar indiquent que plus de 15.021 personnes non qataries – de tous âges et de toutes professions – sont mortes entre 2010 et 2019 (ndlr: sur une population de 2.5 à 3 millions d’habitants, seuls près de 350.000 sont qataris, les autres étant immigrés). Mais, sans enquête, les données sur les causes des décès ne sont pas fiables", fait savoir l’ONG.  Elle remarque elle aussi que de nombreuses morts suspectes n’étaient pas officiellement qualifiées comme liées au lieu de travail, ce qui évite aux autorités l’obligation de payer des indemnités aux familles. Amnesty en retient que "le nombre exact du nombre de morts à cause des conditions de travail est inconnu". "La raison ? Il n’y a pas d’investigation sur ce sujet. Donc on ne peut pas dire le nombre exact", conclut l’organisation auprès de RTL Info.

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