Sabotage des gazoducs, câbles internet… la Russie pourrait-elle couper l’Europe du reste du monde?

Sabotage? Coup monté du Kremlin? Les spéculations vont bon train après les fuites détectées sur les gazoducs russes Nord Stream 1 et 2. Celles-ci rappellent en tout cas la faiblesse de l’Europe dans certains domaines stratégiques, comme celui des câbles sous-marins reliant le Vieux Continent au reste du monde.

Selon une source de l’agence de presse allemande DPA, ce qui s’apparente donc à un sabotage ne peut avoir été perpétré que par un « acteur puissant »,
Selon une source de l’agence de presse allemande DPA, ce qui s’apparente donc à un sabotage ne peut avoir été perpétré que par un « acteur puissant » ©Twitter

"Trois fuites consécutives ? C’est difficile d’imaginer un accident", a résumé la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, à propos des incidents observés mardi au large de l’île de Bornholm. A fortiori pour des gazoducs aussi importants que les Nord Stream 1 et 2, dont les parois sont constituées de 12 centimètres de béton et d’acier, et qui sont enfuis à 70 mètres sous la surface.

Une profondeur qui exclut l’hypothèse de la collision avec un bateau. Et l’importance des explosions- l’une d’elles était d’une puissance équivalente à 100 tonnes de TNT, selon les relevés sismologiques– laisse également peu de doute.

Selon une source de l’agence de presse allemande DPA, ce qui s’apparente donc à un sabotage ne peut avoir été perpétré que par un "acteur puissant", vu l’investissement technique nécessaire. D’aucuns jettent des regards suspicieux en direction de l’est. Kiev n’a pas hésité à faire porter le chapeau à la Russie, voyant dans les fuites inexpliquées le résultat d’une "attaque terroriste" planifiée par Moscou "contre l’Union européenne".

Une accusation réfutée par le Kremlin, qui a nié toute participation et s’est dit "extrêmement préoccupé" par l’incident. "Il était assez prévisible" que certains mettent la Russie en cause, a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. "Prévisible, stupide et absurde", a-t-il ajouté, affirmant que les fuites touchant Nord Stream 1 et 2 étaient "problématiques" pour Moscou, car le gaz russe qui s’en échappe "coûte très cher".

"Le régime de Poutine est prêt à tout"

En Allemagne, Patrick Graichen, le secrétaire d’Etat à l’Energie, est resté très prudent dans ses déclarations. Mais il a estimé que les autorités russes ont toujours su "jouer avec le marché du gaz", depuis le début de la guerre en Ukraine. "Le régime de Poutine est prêt à tout", a-t-il déclaré au Spiegel. Une manière détournée de pointer du doigt la Russie ?

Le même Spiegel indiquait en tout cas mardi que le gouvernement allemand, ainsi que d’autres pays européens, avaient été mis en garde cet été par la Central Intelligence Agency (CIA) contre de potentielles attaques sur les gazoducs de la mer Baltique. Selon le journal, le renseignement américain avait refusé de dire si Poutine était un possible attaquant.

À noter que mardi soir, le député européen et ancien ministre des affaires étrangères et de la défense polonais, Radoslaw Sikorski, a lui remercié les Etats-Unis pour la destruction des gazoducs, mais sans apporter de preuves à son affirmation. "La seule utilité de Nord Stream était que Poutine puisse faire chanter ou faire la guerre à l’Europe de l’Est en toute impunité", a-t-il justifié.

Les câbles sous-marins, colonne vertébrale d’Internet

Bien qu’inédites, ces explosions n’auront pas d’impact à court terme sur l’approvisionnement gazier de l’Europe. Fin août, le gazoduc Nord Stream avait été coupé par Gazprom. Selon l’opérateur russe, les sanctions occidentales prises contre Moscou empêcheraient en effet l’entretien nécessaire au bon fonctionnement des pipelines.

En plus de s’inscrire dans un contexte de chantage russe au gaz, l’incident rappelle d’autres interdépendances qui font potentiellement la faiblesse du Vieux Continent. Elles se matérialisent elles-aussi sous la forme de longs conduits qui parcourent les profondeurs, cette fois pas plus épais qu’un tuyau d’arrosage : les câbles sous-marins.

Véritable "colonne vertébrale" des télécommunications mondiales (près de 99% du trafic total sur Internet passeraient par ces câbles), ces infrastructures sont aussi cruciales que les gazoducs. Et sont aujourd’hui, potentiellement des cibles stratégiques, à tel point que les armées occidentales envisagent désormais le scénario d’attaques russes sur ces câbles sous-marins.

En 2014, des câbles reliant la Crimée au Net avaient déjà été endommagés et l’attaque avait été imputée par beaucoup à Moscou. Comme le rappelait Serge Besanger, le Yantar, navire "océanographique" russe disposant d’un mini-sous-marin, a pu plonger en août 2021 jusqu’à 6 000 mètres de profondeur au large des côtes irlandaises, en suivant la route des câbles Norse et AEConnect-1 qui relient l’Europe aux États-Unis. Selon le professeur à l’ESCE International Business School, on recense en moyenne chaque année plus d’une centaine de ruptures de câbles sous-marins, généralement causées par des bateaux de pêche traînant leur ancre.

Moscou peut-il se passer de l’Europe?

La France, qui est le point d’entrée de la plupart des câbles reliant l’Europe au reste du monde, ne disposerait que d’un navire de maintenance pour tous les câbles allant de l’Atlantique Nord jusqu’à la mer Baltique. Face à des ruptures simultanées et multiples des câbles de télécommunication, l’Europe serait donc vulnérable à des coupures du trafic Internet. Faut-il pour autant craindre un black-out ?

Selon Stéphane Bortzmeyer spécialiste de la technique et de l’infrastructure logicielle d’Internet, une rupture totale des connexions en Europe suite à une attaque russe serait un scénario "absolument fantaisiste. L’essentiel du trafic interne à la France et l’Europe passe par des câbles terrestres. Quand je me connecte au réseau de mon entreprise depuis chez moi en télétravail, je ne passe pas par les Etats-Unis. Internet, c’est le fait que de nombreux réseaux soient connectés entre eux. Le couper voudrait dire détruire tous les réseaux de la planète. Et ça, même M. Poutine aurait du mal à le faire", expliquait-il à Libération.

En cas d’attaque simultanée sur les câbles sous-marins, seules les connexions avec les autres continents seraient affectées. Impossible toutefois de connaître l’ampleur de la paralysie, puisque nombre de sites et de services font appels à des infrastructures, qui peuvent être hébergées, au moins en partie, à l’autre bout de la planète. Reste que malgré les efforts récents de la Russie pour avoir un "Internet plus souverain", couper l’Europe de la Toile aurait des répercussions importantes, même pour Moscou. Un peu à l’image de son chantage au gaz, se couper du Vieux Continent risque donc de ne pas avoir que des aspects positifs pour le Kremlin.

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