Coup d’État, sanctions… Que risquent Poutine et son régime ?

Avec de multiples manifestations inédites, Poutine voit la liste de ses problèmes s'allonger, ce qui pose à nouveau la question de son avenir politique.

Vladimir Poutine au Kremlin
Vladimir Poutine au Kremlin, à Moscou le 20 septembre 2022 ©BelgaImage

Depuis les débuts de la contre-offensive en Ukraine, les nuages s’amoncellent dans le ciel russe. Début du mois, le Kremlin voyait déjà des critiques émerger, que ce soit de la part de politiques ou à la télévision. Désormais, la mobilisation partielle voulue par Vladimir Poutine provoque une contestation dans la rue. Des protestations très inhabituelles éclatent à travers tout le pays. Des centres de recrutement sont attaqués, tout comme certains bâtiments administratifs. Pendant ce temps, l’Ukraine continue pas à pas sa reconquête. Dimanche et lundi, elle a effectué de nouvelles conquêtes à l’est d’Izioum, en direction de l’oblast de Louhansk. Pour autant, le Kremlin semble toujours aussi déterminé à garder le cap dans sa politique actuelle. Est-ce une preuve de sa fermeté ou une stratégie précaire? On fait le point sur l’ampleur de la déstabilisation du pouvoir en Russie.

Une mobilisation clivante : pour quel bénéfice?

Si des manifestations ont lieu un peu partout, il existe certains points chauds. C’est par exemple le cas du Daghestan. Que ce soit dans la capitale de cette république, Makhatchkala, ou dans des villages tout autour, des affrontements ont eu lieu, des tirs de sommation ont été tirés, et la police pourtant aidée par des renforts s’est révélée assez impuissante. Le mécontentement se fait aussi entendre à Moscou et Saint-Pétersbourg, ou de façon plus frappante dans des régions concentrant des minorités ethniques, quelles soient sibériennes (comme en Iakoutie) ou musulmanes (dans le Caucase surtout). À la frontière russe dans le Caucase justement, des dizaines de milliers de Russes fuient le pays, formant de longues files de voitures. Comme le pointe le Monde, ces zones ont un point commun: elles concentrent une bonne partie des nouveaux mobilisés.

Il faut toutefois apporter quelques nuances, selon Vira Ratsiborynska, professeure à la VUB et spécialiste des pays de l’Est. "La mobilisation ne concerne pas tellement les élites. Elle touche plus des personnes qui n’ont pas beaucoup le choix parce qu’elles sont plus pauvres", note-t-elle. Cela peut aider le Kremlin à s’approcher au maximum des 300.000 mobilisés visés. Mais d’après cette universitaire, il ne s’agit pas forcément d’une tactique gagnante si le but est de contrecarrer la reconquête ukrainienne. "Ces gens ne sont pas vraiment préparés au combat et il faut qu’ils soient entrainés, ce qui pose la question du temps nécessaire pour cela. Puis il y a le problème de la motivation à participer à cette guerre, et cela alors que la population doit faire face à une crise économique. Ce n’est pas la quantité de mobilisés qui compte mais la qualité. Que faire de cette masse de soldats s’ils n’ont pas envie d’être en Ukraine? Il est donc certain qu’il est difficile pour le Kremlin de remplir ses objectifs stratégiques".

Le fossé croissant entre le Kremlin et les Russes

Si l’impact de la mobilisation sur la guerre en Ukraine est incertain, il est par contre clair que cela déstabilise la Russie. Le Kremlin pouvait le redouter et c’est ce qui est en train de se passer. Il est en effet extrêmement rare de voir surgir des protestations de cette ampleur, surtout dans les régions concernées. "Pendant ce temps-là, la Russie est très isolée sur la scène mondiale. Comment faire face à ces différentes pressions politiques et stratégiques? Est-ce que Moscou va devoir penser au contrôle renforcé de ses frontières, ce qui poserait des questions juridiques? Cela fait beaucoup de choses à gérer", juge Vira Ratsiborynska.

D’après elle, il y a un décalage entre le moral de la population qui est en berne et la vision stratégique et idéologique de Poutine. Dans le détail, les motivations de ces manifestants peuvent être diverses. "Il faut prendre en considération beaucoup de facteurs pour expliquer la survenue de protestations dans telle ou telle région ou ville: le contexte socio-économique, l’éloignement par rapport à Moscou, la démographie, la culture (slave, musulmane, etc.), la gestion politique de la région, etc. Dans certains cas, on voit des familles manifester. On trouve parfois beaucoup de femmes. Mais pour comprendre les raisons profondes de la mobilisation, il faudrait être vraiment sur le terrain pour savoir ce qu’il en est réellement". Les jours à venir vont être importants pour voir jusque quand cela peut durer et si Poutine peut arrêter le mouvement.

Les 1001 soucis de Moscou

Puis il y a d’autres problèmes à gérer pour le Kremlin, dont celui des sanctions économiques. "Elles vont désormais poser de sérieux problèmes sur la capacité de la Russie à investir en recherche et développement. Or c’est un domaine capital pour Moscou afin de peser en tant que puissance", estime Vira Ratsiborynska. "Les moyens vont manquer et il est crucial pour le Kremlin que sa politique soit toujours soutenue par la population".

Autre souci: le déclin démographique qui "obsède Poutine, celui-ci liant la puissance d’un pays à la taille de sa population" selon Laurent Chalard, démographe spécialiste des mouvements de population. La population russe pourrait ainsi passer de 146 millions à 130-140 millions en 2050. Comme il l’explique à France 24, c’est d’ailleurs ce qui explique en partie l’acharnement de Poutine à vouloir rattacher des territoires ukrainiens, pour s’accaparer cette ressource démographique.

L’isolement croissant de la Russie sur la scène internationale pèse aussi. Certes, la Chine se montre à côté de Vladimir Poutine, mais c’est surtout pour dénoncer la politique occidentale qui l’entrave aussi, notamment vis-à-vis de Taïwan. Pour le reste, les intérêts de Pékin et de Moscou ne sont pas les mêmes voire sont concurrents, que ce soit sur le plan économique, militaire, etc. Beaucoup de pays sont non-alignés, comme l’Inde, et les vrais alliés de la Russie se comptent sur les doigts de la main (Biélorussie et Syrie notamment). Moscou tente de ravir à l’Occident ses alliances en Afrique, notamment via la désinformation, mais cela reste à concrétiser. Pendant ce temps, le soutien des USA et de l’UE à l’Ukraine est capital pour Kiev. La contre-offensive ukrainienne a notamment été permise par l’envoi d’armes, surtout américaines.

L’avenir incertain de Poutine

Entretemps, si Vladimir Poutine tient autant à l’Ukraine, c’est qu’il sait que son avenir politique en dépend. S’il perd, il serait sur un siège éjectable. Dès lors, la Russie ne serait-t-elle pas bloquée entre deux courants contraires, à savoir l’ambition de Poutine à continuer la guerre d’une part, et d’autre part tous les problèmes socio-politico-économiques qui seraient réglés en arrêtant le conflit? "Oui, je pense que c’est ce qui explique les tensions au niveau stratégique", affirme Vira Ratsiborynska, qui ajoute que cela constitue un jeu dangereux pour le Kremlin. "Si le Kremlin persiste dans sa politique actuelle, le mécontentement en Russie pourrait continuer à croître. Peut-on imaginer que cela aboutisse à ce que Poutine soit remplacé au pouvoir par une autre personnalité? C’est possible. Est-ce que pour autant, un putsch est probable? Il est difficile de répondre à cette question".

S’il est déjà compliqué de deviner le devenir des manifestations, l’avenir de Poutine au pouvoir est donc encore plus l’objet de spéculations. La kremlinologie a toujours été une science compliquée. "Comme beaucoup d’analystes, je dirais qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver en Russie", juge la spécialiste. "C’est comme sous Gorbatchev où il y avait une grande part d’imprévu. Il est très difficile de connaître depuis l’extérieur ce qu’il en est des interactions entre les différents acteurs. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a un mécontentement et que les gens n’ont plus forcément peur de protester. Or le Kremlin doit gérer cela, surtout que le pouvoir est très vertical en Russie".

Elle rappelle aussi que plus simplement, les protestations pourraient amener Moscou à changer de stratégie, surtout si elles rassemblement de plus en plus de monde. "Cela deviendrait plus difficile pour Poutine de continuer la répression car il faudrait pour cela plus une mobilisation accrue des forces de l’ordre. On voit déjà les lignes bouger, comme lorsque les autorités admettent avoir commis des erreurs avec la mobilisation partielle".

Pour autant, le souvenir de la fin de l’URSS reste dans toutes les mémoires. À l’époque, "les facteurs socio-économiques ont eu un impact crucial dans le changement du pouvoir. Il faut voir ce qu’il en sera aujourd’hui, mais il y a beaucoup de choses dont nous n’avons pas connaissance et qui sont pourtant à prendre en considération", constate-elle. "Nous ne savons par exemple pas si les proches de Poutine et les élites économiques soutiennent vraiment la politique actuelle. Ils ne peuvent pas s’exprimer librement et il peut y avoir là aussi un certain mécontentement. Ce facteur humain au sommet du pouvoir, c’est ça qui constitue vraiment la grande question".

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