Comment le Kremlin a été affaibli par la contre-offensive ukrainienne

Les critiques envers Vladimir Poutine, autrefois prohibées en Russie, se font de plus en plus entendre, même parmi les politiques russes.

Vladimir Poutine à Novo-Ogaryovo
Vladimir Poutine en vidéoconférence à Novo-Ogaryovo, près de Moscou, le 4 mars 2022 @BelgaImage

Le vendredi 9 septembre, une protestation inhabituelle avait lieu à Saint-Pétersbourg. Plusieurs élus municipaux ont en effet envoyé à la chambre basse du Parlement, la Douma, une demande de destitution de Vladimir Poutine. Un véritable affront fait au président russe, originaire de cette même ville, dans un pays où la police peut arrêter un manifestant sous prétexte d’une simple opposition au gouvernement. Et pourtant, cela a bien eu lieu. Selon eux, le chef de l’État aurait failli à son devoir, alors que l’armée russe fuit les territoires occupés de l’Ukraine autour de Kharkiv. Un symptôme du climat tendu qui règne à Moscou en pleine contre-offensive ukrainienne, mais ce n’est pas le seul.

À Moscou et Saint-Pétersbourg, des appels à la démission de Poutine

Pour justifier leur demande, les élus saint-pétersbourgeois ont invoqué l’article 93 de la Constitution. Ce dernier autorise la destitution du président s’il est reconnu être coupable de "trahison". Or, selon eux, la guerre en Ukraine "nuit à la sécurité de la Russie et de ses citoyens". L’auteur principal de cette rébellion, Dmitry Paliouga, affirme également que Vladimir Poutine est responsable de la "mort d’hommes russes valides, du déclin économique national, de la fuite des cerveaux depuis la Russie, et de l’expansion de l’OTAN vers l’Est".

À Moscou, d’autres élus, du quartier Lomonossov, ont appelé le président à démissionner. Ils y critiquent son exercice du pouvoir sans partage ainsi que ses conséquences. "La rhétorique que vous et vos subordonnés utilisez a longtemps été empreinte d’intolérance et d’agression, ce qui a finalement replongé notre pays dans l’ère de la guerre froide. La Russie a recommencé à être crainte et haïe, nous menaçons à nouveau le monde entier avec des armes nucléaires […] Vos opinions, votre modèle de gestion sont désespérément dépassés et entravent le développement de la Russie et de son potentiel humain", écrivent-ils, dans un message relayé par Le Monde.

Depuis ces appels, les élus de Saint-Pétersbourg ont été convoqués par la police pour remplir des documents où ils sont accusés de discréditer les forces armées russes, fait savoir Radio Free Europe. À Moscou, les auteurs de l’appel à la démission ont eux aussi été convoqués par la police puis relâchés. Leur sort reste incertain.

Des critiques toujours plus nombreuses

Ces protestations n’ont pour ainsi dire aucune chance d’aboutir en l’état, mais elles témoignent d’un ton de plus en plus critique vis-à-vis du Kremlin. Sur la télévision d’État Rossiya, un intervenant s’est ainsi permis de commentait le fait que la Russie brûlait ses stocks de gaz invendus, sans se soucier de l’impact environnemental et du gâchis économique. "On brûle le gaz, on en fait des torches. Alors je me pose la question: quels moyens a-t-on mis en œuvre jusqu’à présent pour développer la gazochimie?", demande-t-il. Dans l’extrait relayé par l’émission Quotidien, cet homme se fait directement couper la parole, son opposante l’interrompant net en répliquant: "Moi, tout ce populisme, ça commence à me fatiguer. Pourquoi toujours parler de ce qui ne va pas?".

Autre signe de tension: un conseil de créanciers appelé le CDDC (Credit Derivatives Determinations Committee) préside ce lundi une réunion établissant de facto le défaut de paiement de la Russie. La confirmation d’un fait qui était communément admis en-dehors de Russie mais pas au sein de ce même État. Encore une fois, cela ne changera pas grand-chose puisque Moscou est isolée des marchés de capitaux. Néanmoins, l’omertà se fissure.

Pour couronner le tout, Ramzan Kadyrov, le très sulfureux président tchétchène, a osé critiquer les "erreurs" de Moscou en Ukraine, où les troupes russes se retirent de la région de Kharkiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine. "Si aujourd’hui ou demain aucun changement de stratégie n’est apporté, je serai obligé de parler avec les dirigeants du ministère de la Défense et les dirigeants du pays pour leur expliquer la situation réelle sur le terrain. C’est une situation très intéressante. C’est stupéfiant, je dirais", explique-t-il. Une déclaration négative pour l’image du Kremlin, alors que Kadyrov est censé être un allié proche de Poutine.

Sur les réseaux sociaux russes, les ultranationalistes rejoignent le président tchétchène, parfois avec des critiques encore plus cinglantes. Plusieurs hommes politiques et militaires ont également attaqué l’État pour l’organisation de feux d’artifice dans la capitale et ce alors que les troupes russes fuyaient face à la contre-offensive ukrainienne. C’est le cas de Sergeï Markov, pourtant lui aussi connu comme conseiller du président, et de façon plus prudente par Sergeï Mironov, président du micro-parti centriste Russie juste.

Le gouvernement russe, sur la défensive, peine à convaincre

Au Kremlin, le ton monte pour soutenir l’action de Vladimir Poutine. Dmitri Medvedev, ancien président russe aujourd’hui devenu vice-président du conseil de sécurité de la Russie, s’est à nouveau fait remarquer sur Telegram avec une déclaration belliqueuse envers l’Ukraine, exutoire de toutes les tensions accumulées à Moscou: "Un certain Zelensky a déclaré qu’il n’engagerait pas de dialogue avec ceux qui posent des ultimatums. Les ‘ultimatums’ actuels ne sont pas grand-chose face aux exigences de l’avenir. Il les connaît: la capitulation totale du régime de Kiev aux conditions de la Russie". Ce dimanche et ce lundi, tout en se retirant de la région de Kharkiv, la Russie a bombardé cette ville. Une opération "de vengeance", accuse Kiev, comme pour contrebalancer la défaite subie avec la contre-offensive ukrainienne qui a récupéré le contrôle de la quasi-totalité de l’oblast (province).

Mais petit à petit, la confiance des Russes en leurs troupes au combat baisse. En atteste la réaction sur Telegram de Alexei Chadayev, membre d’un groupe de réflexion politique fidèle au Kremlin. Il estime que l’armée russe "dans son ensemble, en tant que structure et dans sa forme actuelle, a une aptitude limitée à la guerre moderne – et c’est un euphémisme. […] Les principaux défauts ne résident pas dans la capacité à rassembler la main-d’œuvre, l’approvisionnement, les armes, et même pas dans la gestion en tant que telle, mais dans le niveau de réflexion stratégique, la qualité de compréhension du rythme et de la logique de la confrontation". Malgré tout, dans la continuité du Kremlin, il dit qu’à choisir, il préfère quand même continuer le combat contre Kiev. Une déclaration qui montre la position de plus en plus timorée des commentateurs politiques en Russie, alors que l’Ukraine se dit motivée comme jamais pour récupérer ses territoires encore occupés.

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