Quelle est l’ampleur de la contre-offensive ukrainienne?

Alors que la contre-offensive ukrainienne était surtout attendue au sud, c'est finalement à l'est que l'armée russe semble en difficulté.

Soldats dans l'oblast de Kharkiv
Un véhicule avec des militaires ukrainiens dans l’oblast de Kharkiv, le 3 septembre 2022 ©BelgaImage

L’armée russe fait-elle face à une Bérézina? Kiev en rêve et ces derniers jours, sa contre-offensive semble réaliser une percée. Ce 9 septembre, le président Zelensky affirmait que les troupes ukrainiennes avaient reconquis une trentaine de localités. Aujourd’hui, l’Ukraine assure avoir continué son avancée en territoire occupé. Mais concrètement, qu’est-ce qu’il en est sur le terrain, alors que Kiev annonce depuis déjà plusieurs semaines une contre-offensive victorieuse? On fait le point en illustrant avec des cartes, avec une situation assez différente selon que l’on regarde du côté de Kherson (sud) ou de Kharkiv (nord-est).

Kherson: la contre-offensive qui avance lentement

Il faut remonter au 29 août dernier pour voir Volodymyr Zelensky parler véritablement de contre-offensive. En l’occurrence, celle-ci devait se concentrer sur le sud, dans la région de Kherson. Cette grande ville est stratégique car proche de la mer Noire et donc du très important port d’Odessa (toujours sous contrôle ukrainien), mais surtout parce qu’elle se situe à l’embouchure du Dniepr, le plus long fleuve du pays. Après avoir conquis Kherson lors d’une opération éclair au début de la guerre, l’armée russe a continué à avancer mais seulement de quelques dizaines de kilomètres, en buttant sur la ville de Mykolaïv. Depuis, le front s’est stabilisé entre Kherson et Mykolaïv, comme le montre la carte ci-dessus datée du 28 août et publiée par l’Institute of War (un organisme américain de référence qui croise sources ukrainiennes et russes).

Le but de l’Ukraine à plus ou moins court terme dans cette zone est simple: reconquérir toute la rive droite du Dniepr, y compris Kherson. Pour cela, tous les ponts reliant les deux berges du fleuve ont été détruits ou du moins rendus impraticables. Les troupes russes de la rive droite sont donc prises en étau entre la ligne de front et le Dniepr, avec des difficultés de ravitaillement. Depuis la fin août, l’armée ukrainienne fait quelques avancées mais elles sont limitées. Elles se concentrent surtout du côté du village de Davydiv Brid mais ces résultats restent limités pour l’heure dans l’ensemble (comme le montre la carte ci-dessous, mise-à-jour pour le 10 septembre 2022).

Pour autant, il n’est pas exclu que Kiev parvienne à avancer rapidement à partir d’un moment. Le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, juge par exemple que l’armée ukrainienne pourrait bien le faire prochainement. Il évoque auprès de France 24 la "destruction des dépôts de munitions et des nœuds logistiques russes, en particulier les voies ferrées", ainsi que l’annulation du soi-disant référendum d’annexion de Kherson par la Russie. Selon lui, l’Ukraine pourrait "avant l’hiver s’emparer de toute la rive droite du Dniepr dont la ville de Kherson", mais cela reste à concrétiser.

Kharkiv: une percée inattendue

Jusque cette semaine, le reste du front, plus au nord-est, restait lui aussi très stable. Sauf que depuis le 6 septembre, les lignes bougent. Alors que tous les regards étaient braqués sur Kherson, l’armée ukrainienne mène une contre-offensive à l’est de Kharkiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine (proche de la frontière russe). Contrairement au front sud, cette fois, il y a vraiment du changement. Depuis mardi, l’Institute of War note une véritable percée dans la partie occupée de l’oblast (province) de Kharkiv. Dernièrement, même des sources russes ont reconnu que Kiev avait atteint la petite ville de Gorochowatka, sur la rivière Oskil. Cela veut dire que les troupes ukrainiennes ont rejoint la frontière avec les oblasts de Donetsk et Louhansk, à un endroit qui semblait encore hors-de-portée pas plus tard que lundi. C’est par rapport à cette région que Zelensky affirmait qu’une trentaine de localités avaient été libérées. Les rapports sur le terrain tendent donc à confirmer ses propos. En moins de 72 heures, l’armée ukrainienne aurait ainsi repris 2.500 km² de territoire et fait une percée de 80 km.

Ce 10 septembre, la contre-offensive semble continuer à porter ses fruits. Kiev a annoncé ce samedi avoir repris dans cette même zone la ville de Koupiansk (près de 27.000 habitants). Les forces spéciales ukrainiennes montrent en guise de preuve des photos montrant leurs soldats face à l’hôtel de ville où le drapeau russe a été remplacé par celui ukrainien (comme le montre l’image ci-dessous). L’Institute of War doit encore confirmé mais la prise semble probable. Cela serait une grande avancée pour Kiev car il s’agit d’un point central de l’est de l’oblast de Kharkiv, dont dépend une bonne partie de l’approvisionnement russe dans cette zone. Idem dans la ville de Balakliya (30.000 habitants environ avant-guerre), sur la route de la ville stratégique d’Izioum, où des habitants se montrent sur les réseaux sociaux enlaçant des soldats ukrainiens. Une vidéo présente aussi dans cette même ville la levée du drapeau ukrainien, accompagnée d’une cérémonie.

La Russie en passe d’être aussi défaite à Izioum?

Avec ces toutes nouvelles prises, l’Ukraine pourrait être en passe de contrôler les terres longeant la rivière Oskil. Elle pourrait concrétiser ce projet en prenant Lyman, une ville de l’oblast de Donetsk sous contrôle russe depuis mai dernier et qui pourrait déjà aujourd’hui être le théâtre d’affrontements. Si elle réussit à le faire, elle pourrait piéger les près de 10.000 soldats russes postés à Izioum. Ce serait un revers majeur pour Moscou. La preuve de cette atmosphère électrique: les soldats russes en poste dans cette zone font connaître leur colère sur le réseau social Telegram avec une liberté de ton rarement vue. Ils s’attaquent à leurs hiérarchies, accusées d’incurie. Un responsable prorusse de la région, Vitali Gantchev, reconnaît désormais une "très nette et très rapide" avancée de Kiev.

Ce 10 septembre, la situation continue d’évoluer très vite. RFI note que plusieurs sources ukrainiennes et russes annoncent que les occupants russes auraient quitté la ville d’Izioum durant la matinée, pour éviter d’être encerclés. Autre signe que la situation est difficile côté russe: Moscou a décrété en urgence l’envoi de troupes supplémentaires dans la région. Une réorganisation de l’armée russe pourrait donc se faire mais peut-être en laissant tomber Izioum. C’est ce que semble confirmer le gouvernement russe via le média étatique RIA Novosti. Il y confirme le retrait d’Izioum et Balakliya, en présentant l’opération comme une volonté de se concentrer sur le Donbass (c’est-à-dire les oblasts de Donetsk et Louhansk, plus à l’est), notamment du côté de Donetsk. Le même argument avait déjà été cité par le Kremlin en avril, lors de l’abandon de l’attaque sur la capitale.

Si la Russie n’arrive pas à repousser les troupes ukrainiennes, il s’agira ici de la plus grande reconquête menée par Kiev depuis le départ des soldats russes autour de la capitale, en avril dernier. Izioum est une ville encore plus importante que Koupiansk, avec 45,884 habitants avant-guerre, et constitue un nœud ferroviaire et logistique. Qu’est-ce qui aurait permis à l’Ukraine d’opérer ce retournement de situation? "Principalement, ce sont des armes de l’artillerie avec les fameux ‘himars’" américains, juge pour RFI le général Jérôme Pellistrandi. Au-delà de ces lance-roquettes de longue portée (80 km) pouvant toucher les lignes arrière russes, il cite aussi des "canons Cesar livrés par la France, et puis toute la chaîne de renseignements avec des drones qui permettent en quelque sorte d’avoir des tirs extrêmement précis et donc efficaces". Ainsi forcée d’être sur la défensive, l’armée russe serait prise de court. Kiev affirme également que l’offensive de Kherson, très médiatisée, était une façon de détourner l’attention des Russes vers le sud, alors que l’objectif principal était en réalité le nord.

Il faudra maintenant voir comment le déplacement de troupes de Moscou vers l’oblast de Kharkiv affectera le reste du front. Est-ce que la Russie serait encore capable de résister à une autre contre-offensive menée dans une autre région, alors qu’elle doit déjà gérer celles de Kherson et Kharkiv? Ou arriverait-elle au contraire à faire une percée parallèle ailleurs, voire à reprendre le dessus un peu partout? Kiev pourrait également être tentée d’attaquer au sud-est, dans la région de Melitopol, où une guérilla ukrainienne est très active au milieu d’un territoire contrôlé par les Russes. C’est en tout cas ce qu’affirme le Courrier international sur base de sources ukrainiennes. Cela isolerait encore plus les troupes russes installées à l’ouest, vers Kherson. Les prochains jours seront manifestement cruciaux pour avoir des réponses.

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