La mort d’Elizabeth II "célébrée" par ceux qui gardent un mauvais souvenir d’elle

De l'Écosse à l'Inde, de l'Irlande à l'Iran, la mort d'Elizabeth II a été parfois accueillie très froidement vu la relation compliquée avec la monarchie.

Portrait de la reine Elizabeth II à Édimbourg
Un portrait de la reine Elizabeth II, à Édimbourg le 8 septembre 2022, juste après l’annonce de son décès ©BelgaImage

Depuis ce jeudi 8 septembre 2022, les réseaux sociaux sont inondés de messages pleurant la mort d’Elizabeth II. Un deuil qui n’est toutefois pas partagé par tous car on y trouve aussi des publications beaucoup moins compatissantes. Ainsi peut-on y voir des scènes de liesse provoquées par l’annonce du décès de la reine. Dans certains pays, il existe d’ailleurs un véritable malaise par rapport à la monarchie britannique, ce qui se reflète particulièrement bien aujourd’hui. Des fractures qui se reflètent également au sein du Royaume-Uni (pas si uni que ça).

La relation difficile de l’Écosse avec le pouvoir londonien

L’un des cas les plus emblématiques est celui de l’Écosse, là même où Elizabeth II est décédée (plus précisément dans son château de Balmoral). Exemple à Édimbourg, dans un stade où une minute de silence a été réclamée avant la deuxième mi-temps. Une annonce très mal accueillie par une partie des supporters écossais présents. "Certaines personnes ont hué, d’autres ont juré et lancé des obscénités, d’autres ont tenté de respecter la minute de silence. D’autres ont chanté God Save The Queen", explique une personne présente sur place, comme le relaye Le Daily Mail. Toujours dans le milieu du football écossais, le Celtic Glasgow s’est fait remarquer pour avoir gardé son logo de couleur verte, là où tous les clubs anglais s’étaient parés de noir sur les réseaux sociaux.

Ces événements se déroulent alors qu’un vif débat ébranle l’Écosse à propos de la tenue d’un nouveau référendum sur son indépendance, dans la foulée du Brexit. La Première ministre écossaise Nicola Surgeon espère pouvoir l’organiser en 2023 mais Londres refuse catégoriquement, son accord étant pourtant nécessaire. Les derniers sondages montrent des résultats très serrés si le scrutin devait avoir lieu, avec généralement un léger avantage d’environ deux points pour la préservation du Royaume-Uni. Une avance aujourd’hui incertaine avec l’arrivée de Liz Truss au pouvoir et la mort de la reine.

Cette division de l’Écosse autour de la question de l’indépendance s’est matérialisée après la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo publiée par une Écossaise. Ce jeudi, elle a eu l’idée de célébrer au champagne la mort de "Lizard Liz" ("Elizabeth le lézard"). Un surnom lié directement à une théorie du complot qui voudrait qu’Elizabeth II soit une "reptilienne". Peu de temps après, le magasin de cette même femme a été visé par des lancers d’œufs. La police a dû intervenir pour ramener le calme.

La division de l’Irlande réveillée

La situation est similaire en Irlande du Nord, où le Brexit a là aussi réveillé les tensions vis-à-vis de la domination de l’Angleterre. Ainsi peut-on voir à Derry des files de voiture klaxonner et des gens monter sur des bâtiments pour fêter le décès d’Elizabeth II, avec de temps en temps un drapeau irlandais vert, blanc et orange flotter. Ici, c’est surtout la période de la guerre civile qui est dans toutes les mémoires. Une époque qui a duré grosso modo de 1968 à 1998, alors que la défunte reine était à la tête du pays depuis déjà un bout de temps (elle a succédé à son père en 1952). Le 30 janvier 1972, 14 militants indépendantistes ont été tués par l’armée britannique, à Derry justement. Un jour connu depuis sous le surnom "Bloody Sunday".

Au sud, dans l’Irlande indépendante, le malaise était également palpable. Le pays s’est détaché de la couronne britannique en 1921 sous le règne de George V, le grand-père paternel d’Elizabeth II, quatre ans et demi avant la naissance de cette dernière. Malgré tout, le souvenir gardé de la monarchie n’est pas spécialement bon. En atteste notamment cette scène à Dublin, lors d’un match de la Ligue Europa au Tallaght Stadium. Une vidéo devenue virale montre les supporters irlandais chanter "Lizzy in a box" sur un air de "Give It Up" de KC & the Sunshine Band. Traduction: "Elizabeth dans une boîte", sous-entendu un cercueil.

Le souvenir traumatique de la colonisation

Cette dernière vidéo a été partagée par de nombreux internautes, notamment au sein du Commonwealth, cette association de pays issus de l’ancien empire colonial britannique. Certes, il y a un véritable sentiment de recueillement dans ces différents États, comme le montre par exemple la déclaration émue du Premier ministre canadien Justin Trudeau, ou celle du président du Ghana. Malgré tout, encore une fois, la famille royale britannique n’a pas laissé que des bons souvenirs. Dans ces États, la mort d’Elizabeth II a été accueillie avec une série de photos rappelant les horreurs commises par l’armée britannique dans les colonies.

En Inde, la journée de deuil national décrétée par le gouvernement a été très mal accueillie par de nombreux nationalistes hindous qui ont au contraire célébré le décès de la reine. Un hashtag é même émergé, #IndianTwitter, avec des messages, photos et vidéos se moquant de la reine, avec une connotation souvent très politique. Idem derrière le hashtag #BlackTwitter. Une universitaire américaine d’origine nigériane, Uyu Anya, a également beaucoup fait parler d’elle en déclarant sur Twitter qu’elle souhaitait une agonie "extrêmement douloureuse" à la "souveraine d’un empire génocidaire de violeurs et de voleurs", comme le relaye Le Monde. Le message a été supprimé et dans une nouvelle publication, celle-ci récidive sur un ton plus consensuel: "Si quelqu’un s’attend à ce que j’exprime autre chose que du dédain pour une monarque qui supervisait un gouvernement ayant géré le génocide qui a massacré et déplacé la moitié de ma famille, et dont les survivants tentent toujours de surmonter les conséquences aujourd’hui, vous vous faites des illusions".

Plusieurs citoyens d’autres pays ont suivi le mouvement. En Australie, des groupes aborigènes ont relayé un message déclarant qu’"aujourd’hui, nous pleurons toutes les vies volées, violées et traumatisées, affectées et détruites au cours du règne d’Elizabeth II". En Afrique du Sud, le parti sud-africain de gauche radicale Economic Freedom Fighters (EFF) a déclaré: "Nous ne pleurons pas le décès d’Elizabeth, car pour nous, sa mort est un rappel d’une période tragique pour le pays et l’histoire de l’Afrique".

Même en Iran, pays pourtant jamais dominé par le Royaume-Uni, un certain embarras se faisait ressentir. Là où les télévisions du monde entier ont bouleversé leurs programmes, celles iraniennes ont relayé au minimum la nouvelle. Beaucoup d’Iraniens ne connaissent même pas Elizabeth II et quand c’est le cas, l’image qu’ils en gardent est loin d’être toujours positive. Comme le fait savoir l’AFP, les internautes iraniens ont notamment rappelé l’ingérence de Londres dans la vie politique du pays. Le Royaume-Uni a par exemple une bonne responsabilité dans l’arrivée au pouvoir du dernier chah du pays Mohammad Reza Pahlavi (même s’il s’avère qu’Elizabeth II ne l’appréciait guère), dans la chute du gouvernement de Mohammad Mossadegh qui voulait nationaliser l’industrie pétrolière au détriment de l’Occident, sans oublier l’aide britannique apportée aux guerres menées par les USA au Moyen-Orient (comme en Irak). Seuls les partisans de l’ancien président Mohamad Khatami (1997-2005) se sont distingués en remerciant la reine sur Instagram pour l’aide apportée par les Anglais à l’avènement d’un climat plus démocratique en Iran.

La monarchie encore mal à l’aise avec le passé du Royaume-Uni

Le traumatisme de la colonisation est toujours très vif dans les mémoires. Dans les Caraïbes, lors de la tournée de William et Kate dans la région en mars dernier, des manifestants réclamaient par exemple des compensations et des excuses de la monarchie britannique pour son rôle dans le commerce d’esclaves. Au même moment, une photo montrait Kate Middleton saluer des enfants bloqués par un grillage de fer, ce qui n’a pas manqué de faire réagir.

En 2021, une enquête du Guardian a provoqué une polémique. Il s’avérait alors que Buckingham avait interdit jusqu’au moins les années 1960 d’accorder des fonctions administratives aux minorités ethniques. La planète découvrait aussi les exemptions accordées à certains membres de la famille royale vis-à-vis des lois sur la discrimination raciale et sexuelle. Plus tard en 2021, la Barbade a décidé de rejeter l’autorité de la reine Elizabeth II pour devenir une République, tout en restant dans le Commowealth. "La famille royale britannique est coupable d’exploitation dans cette zone et pourtant, elle n’a présenté aucune excuse officielle ou forme de dédommagement pour les préjudices passés", déclarait à l’AFP Kristina Hinds, professeure de relations internationales à l’université des Indes occidentales à la Barbade.

Plusieurs membres de la monarchie britannique ont déclaré que les crimes coloniaux "n’auraient jamais dû se produire", à l’instar du nouveau roi Charles III et du prince William. Mais pour ce qui est des excuses, cela n’est jamais arrivé. "Ils ne réalisent toujours pas à quel point le sujet est sensible", constate pour la VRT Idesbald Goddeeris, historien à la KU Leuven. "De plus, il y a une nostalgie explicite de l’époque coloniale en Grande-Bretagne. Sur la BBC, par exemple, des reportages sont toujours diffusés dans lesquels un journaliste voyage avec un guide colonial à la main en recherche de vieux bâtiments coloniaux, sans aucune forme d’explication sur les crimes et les souffrances humaines du passé. Tous les Britanniques ne sont pas prêts à s’opposer à cette histoire". Aujourd’hui, l’historien ne s’attend pas à ce que Charles III modifie le cap de la couronne britannique, même le passage du temps pourrait amener à modifier le contexte. Il retient en tout cas des réactions négatives à la mort d’Elizabeth II que cela constitue "une perspective légitime que nous devrions écouter".

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