Inondations au Pakistan: "cette réalité lointaine nous concerne tous"

Inquiète pour l'urgence humanitaire à court et long terme au Pakistan, la responsable d'Handicap International sur place nous décrit les défis à relever.

Enfants touchés par les inondations à Jafarabad
Des enfants pakistanais affectés par les inondations, à Jafarabad (Balouchistan) le 31 août 2022 ©BelgaImage

À cause des inondations, la situation au Pakistan est catastrophique. Quelques chiffres suffisent pour s’en rendre compte. Selon le gouvernement, au moins 33 millions de personnes sont affectées. Plus de 1.100 personnes sont déjà décédées mais il ne s’agit que d’un bilan très provisoire. Un tiers du pays est sous eau, avec toutes les terres agricoles qui vont avec, et plus de 800.000 têtes de bétail sont mortes. La population manque de tout et doit maintenant craindre plusieurs épidémies (dengue, paludisme, gale), le tout alors que près de 900 établissements de santé ont été endommagés. Sont également endommagés plus de 17.000 écoles, 3.5000 km de routes, plus de 145 ponts, etc. Au total, au moins 6,4 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire. Caroline Duconseille, responsable d’Handicap International pour le Pakistan, nous décrit cette situation terrible, la difficulté à répondre à l’urgence humanitaire et les craintes pour la suite.

Comment se déroulent les opérations humanitaires pour faire face aux conséquences de ces intempéries, alors que des zones sont entièrement inondées?

Caroline Duconseille: Pour l’instant, la réponse humanitaire est encore donnée au niveau des provinces. Trois grosses provinces ont été notamment affectées par les inondations: deux au sud, le Baloutchistan et le Sindh, et une au nord où se trouve l’équipe d’Handicap International, Khyber Pakhtunkhwa. La réponse au niveau national a été faite via un système de réponse aux urgences mis en place après de précédentes inondations, celles de 2010, ce qui permet de savoir quels sont les besoins sur l’ensemble du pays. On est particulièrement sur des besoins de première nécessité: des abris, l’accès à la nourriture et à l’eau. Chaque organisation doit agir en fonction de ses capacités. Une partie de ces abris sont fournis par les autorités publiques, avec des tentes pour les personnes restant à proximité de leurs domiciles, et les organisations internationales font des distributions de paquets alimentaires, de kits d’hygiène, etc. On essaye de viser les personnes les plus vulnérables en coordonnant les efforts, mais malheureusement certaines ne sont pas accessibles parce qu’elles sont dans des zones complètement sous l’eau et donc accessibles uniquement que par bateau et par les airs.

Cette accessibilité moindre constitue donc votre principal défi.

C.D.: Certaines populations sont très accessibles mais oui, pour certaines zones, il est impossible de donner un appui humanitaire. C’est le cas notamment au Baloutchistan et dans le sud de la province de Khyber Pakhtunkhwa. C’est un gros challenge pour nous car il y a une conjonction de défis, y compris sanitaire. Certaines familles sont logées dans des abris très précaires et provisoires et nous ne sommes pour l’instant pas en mesure de leur apporter ce dont elles ont besoin. Nous devons donc à la fois aider les populations qui nous sont accessibles mais aussi, dans la mesure du possible, tenter de nous rendre dans des zones isolées et sous eau. L’armée alimente ces dernières par hélicoptère en attendant mais puisque la pluie s’est arrêtée, on espère que l’on va bientôt pouvoir accéder à ces populations.

L’ONU et les autorités pakistanaises font des appels à une aide internationale. Comment espérez-vous que cela va être organisé pour pouvoir agir efficacement sur le terrain?

C.D.: C’est en effet une grosse machine de collecte de fonds qui a été lancée et qui va amener à des bailleurs internationaux à s’engager sur des montants. Pendant ce temps, les organisations humanitaires ont déjà enclenché leurs propres mécanismes de recherche et de financement pour pouvoir répondre à l’urgence et ne pas attendre que tous ces mécanismes se mettent en place. Il y a aussi de gros acteurs privés qui sont intervenus au Pakistan et une grosse solidarité, par exemple avec le partage de rations alimentaires entre plusieurs familles, afin que chacun reçoive quelque chose. Il y a donc plusieurs types de réponses. Avec celle globale des autorités pakistanaises, il y aura notamment un gros effort de reconstruction, ce qui nécessitera aussi beaucoup d’argent.

Car au-delà de l’urgence actuelle, il faudra aussi une réponse sur le long terme.

C.D.: C’est également un des grands challenges de cette situation. Comme vous le dîtes, on n’est pas que sur une urgence à court terme mais aussi à long terme. On parle d’un engagement sur 5, 10 voire 15 ans pour pouvoir tout reconstruire, que ce soit les bâtiments (comme des barrages, des routes, des hôpitaux et des ponts) mais aussi les cultures. Il y a par exemple les zones d’arbres fruitiers qui vont prendre autant de temps avant de pouvoir être à nouveau productives. Il n’est pas question d’une action de trois mois mais sur un temps beaucoup plus long. En parallèle, le Pakistan subit une crise économique ainsi que l’inflation mondiale, avec une hausse des prix des matières premières. Tout cela s’inscrit dans un contexte qui ne va pas faciliter la situation.

Puis avec le réchauffement climatique, il doit y avoir la peur que ces catastrophes naturelles ne se reproduisent et que cela ne soit que le début.

C.D.: Le Pakistan est un pays qui est affecté de façon très régulière par les inondations et les séismes. Cela fait partie de sa typologie mais effectivement, il va falloir penser durant la reconstruction à retenir les leçons de ces catastrophes. Il y a déjà des enseignements tirés après les inondations de 2010 mais on parle d’un pays de près de 250 millions d’habitants avec une forte urbanisation, ce qui entraîne un changement du paysage et donc des risques accrus d’inondations, de glissements de terrain, etc. Beaucoup d’acteurs travaillent déjà dans cette perspective avec les habitants et les autorités pour faire face à ces défis. Mais cette année, on a eu à la fois la fonte des neiges liée à la vague de chaleur du printemps, combinée à ces importantes précipitations qui ont été bien au-delà de ce à quoi le pays a l’habitude de recevoir. Il faudra prendre des mesures pour ces catastrophes soient contenues.

Il y a aussi d’autres pays qui doivent faire face à des phénomènes similaires comme le Bengladesh. Comme organisation humanitaire, vous craignez de devoir gérer des crises énormes sur plusieurs plans, avec une urgence toujours plus importante?

C.D.: Oui, et ces dernières années, les organisations humanitaires sont confrontées à de plus en plus de crises dans le monde. Cela nous oblige à nous adapter. On fait de la prévention en travaillant avec les communautés et les gouvernements, afin de mettre en place un certain nombre de mesures et ainsi limiter l’impact de ces catastrophes. Mais plus globalement, je pense qu’il y a une réflexion à mener sur ces enjeux climatiques. C’est le cas aussi en Europe. Il y a une recrudescence des crises, de la fréquence et de l’ampleur. Au Pakistan, on a eu des crises similaires à celle actuelle vers 1990-1992, puis il y a une grande pause jusqu’en 2010 et on a eu ensuite des inondations en 2015 et maintenant 2022. Ces crises ont donc toujours existé mais aujourd’hui, on voit le rapprochement entre ces dates. Si ça tombe, en 2024, on devra déjà faire face au même problème, et c’est très préoccupant. Cela va demander des ressources énormes. Est-ce que l’ONU, les autorités et les organisations humanitaires vont être capables de gérer tout cela? C’est une grande question.

Quel serait votre message au public belge et plus largement occidental par rapport à ce qui se passe au Pakistan?

C.D.: Je sais qu’il y a de nombreuses crises et que tout le monde est sollicité pour faire face à ces crises à l’autre bout du monde. Mais je pense qu’il y a vraiment besoin de se mobiliser pour le Pakistan. Plus globalement, il y a un besoin de se mobiliser pour changer nos pratiques vis-à-vis de l’enjeu du changement climatique. C’est un effort que l’on doit faire tous ensemble parce que ce qui se passe aujourd’hui au Pakistan, cela se reproduit ailleurs et demain, ce sera peut-être en France et en Belgique, que ce soit avec des inondations ou d’autres catastrophes naturelles. Cela peut paraître loin mais c’est une réalité qui nous touche tous et on doit tous s’engager pour que les choses changent, au moins sur le long terme, pour éviter que ce genre de situations ne se reproduise.

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