Salman Rushdie respire seul et peut à nouveau parler

Alors que l'état de santé de Salman Rushdie s'améliore, la communauté internationale se dit choquée par l'attaque... mais pas en Iran.

Salman Rushdie à Toronto
Salman Rushdie, le 8 septembre 2012 au Festival du film international de Toronto @BelgaImage

Un jour après que l’auteur Salman Rushdie a été poignardé dans l’État de New York, il n’est plus sous assistance respiratoire et peut à nouveau parler, comme le confirme son agent littéraire Andrew Wylie aux médias américains.

L’agresseur plaide non coupable

Rushdie a été poignardé par un homme vendredi alors qu’il s’apprêtait à donner une conférence à la Chautauqua Institution. Rushdie a été transféré dans un hôpital de l’État américain de Pennsylvanie. Selon le ministère public, l’auteur a subi trois coups de couteau au cou, quatre coups de couteau à l’estomac, une perforation à l’œil droit, une perforation à la poitrine et une coupure à la cuisse droite. "Salman va probablement perdre un œil, les nerfs de son bras ont été sectionnés et il a été poignardé au niveau du foie", avait déclaré son agent au New York Times.

Le suspect de l’attaque, âgé de 24 ans et vivant dans le New Jersey, a été interpellé immédiatement après les faits par un policier présent. Il a plaidé non coupable samedi. Il est en détention provisoire à la prison du comté de Chautauqua. Les procureurs ont estimé que l’attaque de vendredi était préméditée. Il est "poursuivi pour tentative de meurtre et agression", a annoncé samedi le parquet local, précisant que la police fédérale (FBI) enquêtait sur ce crime à la dimension internationale. Il doit comparaître à nouveau devant le tribunal vendredi. Selon Ali Qassem Tahfa, chef du village de Yaroun, dans le sud du Liban, l’auteur de l’attaque "est d’origine libanaise". "Il est né et a grandi aux États-Unis. Sa mère et son père sont de Yaroun", a-t-il précisé. Son motif n’est pas encore clair. Ce que l’on sait, c’est qu’une fatwa, une sorte de condamnation à mort, a déjà été prononcée contre Rushdie en 1989 par l’ayatollah iranien Ruhollah Khomeiny pour son roman "Les versets sataniques", car le livre est dit blasphématoire.

L’Occident choqué, la presse iranienne applaudit

L’attentat provoque une onde de choc, surtout dans les pays occidentaux: le président américain Joe Biden a condamné "une attaque brutale" et rendu hommage à M. Rushdie pour son "refus d’être intimidé et réduit au silence".

"La violence à l’encontre d’un auteur est intolérable et l’attaque dont a été victime Salman Rushdie avant sa conférence est ignoble. L’expression libre de la pensée, de la culture, des artistes et de leurs œuvres permet à nos sociétés de progresser. Avec lui et ses proches", a affirmé vendredi la ministre belge des Affaires étrangères, Hadja Lahbib, sur Twitter. "Son combat est le nôtre, universel", a quant à lui lancé le président Emmanuel Macron, tandis que le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est déclaré "horrifié". Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a dénoncé samedi une "attaque lâche", et un "affront à la liberté d’expression". Le Premier ministre britannique Boris Johnson s’est dit "atterré que Sir Salman Rushdie ait été poignardé alors qu’il exerçait un droit que nous ne devrions jamais cesser de défendre". "Rien ne justifie une fatwa, une condamnation à mort", s’est indigné Charlie Hebdo, journal satirique français décimé par un attentat islamiste en janvier 2015.

En Iran, le quotidien ultraconservateur Kayhan l’a félicité: "Bravo à cet homme courageux et conscient de son devoir qui a attaqué l’apostat et le vicieux Salman Rushdie", écrit le journal. "Baisons la main de celui qui a déchiré le cou de l’ennemi de Dieu avec un couteau". Et au marché aux livres de Téhéran, tout le monde était au courant de l’attaque, mais seuls ceux la soutenant se sont exprimés: "J’étais très heureux d’apprendre la nouvelle. Quel que soit l’auteur, je lui baise la main (…) Que Dieu maudisse Salman Rushdie", a lancé Mehrab Bigdeli, un religieux chiite. Au Pakistan voisin, le parti Tehreek-e-Labbaik Pakistan – réputé pour sa violence contre ce qu’il appelle du blasphème antimusulman – a jugé que Rushdie "méritait d’être tué".

Les ventes des "Versets sataniques" en hausse

Salman Rushdie, né en 1947 en Inde dans une famille d’intellectuels musulmans non pratiquants, avait embrasé une partie du monde islamique avec la publication des "Versets sataniques". L’auteur d’une quinzaine de romans, récits pour la jeunesse, nouvelles et essais écrits en anglais avait été contraint de vivre dans la clandestinité et sous protection policière, allant de cachette en cachette. Naturalisé américain en 2016 et vivant à New York depuis 20 ans, Salman Rushdie avait repris une vie à peu près normale tout en continuant de défendre, dans ses livres, la satire et l’irrévérence.

Coïncidence, le magazine allemand Stern l’a interviewé quelques jours avant l’attaque et en publie samedi un extrait: "Depuis que je vis aux États-Unis, je n’ai plus de problème (…) Ma vie est de nouveau normale", assure l’écrivain en se disant "optimiste" mais en rappelant que "les menaces de mort sont devenues quotidiennes". La "fatwa" de l’Iran n’a de fait jamais été levée et beaucoup de ses traducteurs ont été blessés par des attaques, voire tués, comme le Japonais Hitoshi Igarashi, poignardé à mort en 1991. Aux États-Unis, les sites de vente en ligne comme Amazon ont constaté une hausse des commandes pour les "Versets sataniques" et une cheffe de rayon de la librairie new-yorkaise Strand Bookstore, Katie Silvernail, raconte que "des gens viennent voir ce qu’il a écrit et savoir ce qu’on a" en stock.

Sur le même sujet
Plus d'actualité