Taïwan: les ambassades chinoises au cœur de la stratégie de désinformation

Décidée à convaincre le public occidental, les ambassades chinoises déploient leurs arguments pour contrer Taïwan, quitte à désinformer.

Drapeaux de la RPC
Drapeaux de la République populaire de Chine (RPC) @BelgaImage

Si Pékin n’a pas encore lancé d’invasion de Taïwan, la guerre de la communication a bel et bien déjà commencé entre les deux frères ennemis. Une lutte qui vise aussi l’opinion publique occidentale. En témoigne une interview troublante de l’ambassadeur de Chine en France sur BMFTV. Rebondissant sur l’affaire de la visite de Nancy Pelosi à Taipei, il n’a pas hésité à dépeindre comment Pékin allait reprendre le contrôle de l’île, rebelle depuis l’établissement du régime communiste chinois sur le continent en 1949, puis "rééduquer la population" pour la faire devenir "patriote". Une reconquête qu’il justifie par plusieurs arguments pour le moins fallacieux. Loin d’être seul, c’est plus largement l’ensemble des ambassades chinoises qui se sont lancées dans la bataille de la désinformation du public occidental.

Des Taïwanais favorables à la réunification de la Chine?

Lors de son passage sur BFMTV, l’ambassadeur de Chine en France commence avec un argument fort: "Il y a 10-20 ans, la plupart des Taïwanais étaient pour la réunification" avec la Chine. Selon lui, si ce n’est plus le cas aujourd’hui, ce serait uniquement le fait de la propagande du gouvernement taïwanais actuel. Pour rappel, ce dernier est mené par le DPP, un parti progressiste à la sensibilité plus pro-indépendance que son principal opposant, le parti conservateur Kuomintang (KMT). Ce dernier désire une unification à long terme tout en considérant de jure le régime communiste de Pékin comme illégitime, ce qui ne l’empêche pas à vouloir tisser des liens avec la très dynamique Chine continentale.

Le problème des propos de l’ambassadeur, c’est que ce qu’il affirme ne correspond pas à ce que disent les études réalisées sur le terrain. D’après les enquêtes d’opinion compilées entre 1994 et 2021 par l’Université nationale Chengchi (basée à Taipei), jamais l’idée d’une réunion de Taïwan à la Chine continentale n’a représenté l’option numéro 1 des Taïwanais. Il y a 20 ans, autrement dit en 2002, Seuls 2,5% d’entre eux voulaient une "unification [de l’île au continent] aussi vite que possible". 15,7% supplémentaires voulaient "maintenir le statut quo tout en tendant vers l’unification", soit un total de 18,2%. À l’inverse, l’option la plus populaire était un simple statut quo de la souveraineté taïwanaise actuelle, de manière temporaire (36,2%) ou indéfinie (15,1%). Les indépendantistes, radicaux ou plus modérés, représentaient un total de 17,5%, soit presque autant que pour les "unificateurs". En 2012, c’est-à-dire il y a 10 ans, les pro-unification ne représentaient plus qu’un total 10,4%, contre 19,9% pour les pro-indépendance (61,6%).

Sondages sur l'indépendance de Taïwan

Sondages à Taïwan sur l’indépendance de l’île ou l’unification de la Chine continentale @Université nationale Chengchi

L’argument de l’importance supposée de la "propagande" du parti au pouvoir est lui aussi contestable. Le DPP est certes aujourd’hui à la tête du pays mais son opposant, le KMT, était à sa place de 2008 à 2016. Puis même ces dernières années, la domination du DPP était loin d’être acquise. Aux élections locales de 2018, il a même subi une très sévère défaite. En 2019, la côte de popularité du DPP a remonté en parallèle de la répression par Pékin du mouvement pro-démocratique de Hong Kong. Au même moment, à Pékin, le président Xi Jinping affirmait que s’il le fallait, la reprise en main de Taïwan se ferait par la force. En 2020, cette peur du géant chinois a grandement contribué à la victoire du DPP aux élections présidentielles, bien plus que la "propagande" du DPP pour reprendre les mots de l’ambassadeur. Quant à l’affirmation par ce dernier que le DPP "opprimerait" le KMT, elle ne tient guère pour un pays qui se classe en 2021 huitième dans le classement mondial de la démocratie dans le monde, soit l’État le plus démocratique d’Asie (là où la Belgique est 36e, et la République populaire de Chine 148e).

L’accord: une pierre d’achoppement sans cesse rabâchée

En Belgique aussi, l’ambassade de Chine a sorti l’artillerie communicationnelle contre Taïwan. Sur son compte Twitter, elle brandit notamment l’"accord de 1992", un thème dont est friande la presse pékinoise. Il s’agit d’un point de cristallisation central des relations entre Pékin et Taipei. À l’époque, l’économie de la Chine continentale est en plein essor et Taïwan amorce la démocratisation de son régime jusque-là dominée par un KMT dictatorial. Comme le rappelle le magazine spécialisé en politique internationale The Diplomat, les frères ennemis veulent se rapprocher l’un de l’autre mais comment le faire dans un contexte où le KMT revendique toujours la légitimité du pouvoir sur le continent? Un "conflit insoluble" qui a finalement abouti à ce fameux accord qui pourrait tenir en une phrase: "les deux côtés du détroit" adhérent "au principe d "une seule Chine’".

Qu’est-ce que cela veut dire exactement? C’est tout le débat. Pour Pékin, c’est la preuve que Taïwan serait destinée à être unifiée à elle et l’ambassade de Chine se plaît à le rappeler aujourd’hui. Mais en réalité, aucune précision de ce genre n’a jamais été faite, laissant libre cours à l’imagination de chacun. Pour le KMT, l’accord de 1992 revient d’ailleurs à dire "une Chine, différentes interprétations". Du côté du DPP, cette déclaration qui date aujourd’hui de 30 ans n’a cessée d’être contestée. Une position vécue comme un affront par Pékin qui, en guise de revanche, brandit cet accord à chaque fois qu’elle le peut (avec son interprétation à elle).

Plus de 170 pays soutiendraient Pékin?

Enfin, l’ambassade de Chine en Belgique riposte directement à la visite de la président de la Chambre des représentants américaine, Nancy Pelosi, à Taïwan. Un déplacement destiné à réaffirmer le soutien des USA à Taipei, ce qui est évidemment problématique pour Pékin qui fait tout pour décourager cette coopération. Afin de décrédibiliser Washington, l’ambassade en Belgique affirme que "plus de 170 pays dans le monde ont fait connaître leur fort soutien à la Chine pour qu’elle défende sa souveraineté et le principe d’une seule Chine".

D’où vient ce chiffre? L’ambassade ne le précise pas mais cela correspond au nombre de pays qui entretiennent des relations officielles avec Pékin, soit 178 États plus précisément. En comparaison, Taïwan n’en a que 13-14, tous des plus ou moins petits États (le plus peuplé est le Guatemala). Pour autant, cela ne voudrait pas dire que tous ces pays soutiendraient Pékin dans ses revendications vis-à-vis de Taïwan. La preuve: les USA font partie de ces 178 pays reconnaissant le régime communiste, ce qui ne les empêche pas de rester proches de Taipei. L’Union européenne elle aussi condamné les manœuvres militaires "agressives" de Pékin envers Taïwan, tout comme d’autres pays à l’instar du Japon.

Sur le même sujet
Plus d'actualité