Comment la guerre en Ukraine inspire l’éventuelle invasion de Taïwan par Pékin

Pékin et Taipei ont beaucoup appris de la guerre en Ukraine pour imaginer l'invasion de Taïwan, mais il existe autant de points communs que de différences.

Exercice militaire à Pingtung
Exercice militaire à Pingtung (Taïwan), le 28 juillet 2022 @BelgaImage

Depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, un pays très lointain scrute attentivement ce qui s’y passe: Taïwan. Pour Taipei, l’invasion de l’Ukraine ressemble à deux gouttes d’eau aux pires scénarios qu’elle avait imaginé, non pas pour Kiev mais pour elle-même. Cela fait en effet des décennies qu’elle redoute d’être attaquée par Pékin, le régime communiste chinois considérant l’île démocratique comme une "province rebelle" à reprendre par la force s’il le faut. Une crainte qui n’a cessé de s’amplifier ces dernières années et qui paraît encore plus vraisemblable en 2022 au vu du sort de l’Ukraine.

Ces dernières semaines, la Chine a plusieurs fois mis en garde le plus proche allié de Taipei, Washington, contre une intervention dans le conflit, et ce en multipliant les menaces. Cette semaine, la tension est encore montée d’un cran avec le passage éventuel à Taiwan de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis. Une visite synonyme de "ligne rouge" selon le porte-parole de la diplomatie chinoise. Pour autant, il n’est si certain que la guerre en Ukraine incite Pékin à passer à l’action, du moins pas dans l’immédiat.

Envahir Taïwan: une opération délicate

Déjà l’année passée, les experts rivalisaient d’arguments pour affirmer si Taiwan devait craindre une invasion chinoise ou pas. Ceux qui estimaient que le risque était réel estimait que pour une telle opération, Pékin devrait nécessairement mener une guerre éclair, question d’éviter un enlisement du conflit et donc de trop lourdes retombées économiques. Or c’est justement ce qu’a tenté de faire Moscou en Ukraine. On connaît la suite. Face à la forte résistance ukrainienne, la Russie n’a pas su soumettre Kiev, pourtant un temps quasiment encerclée, et a finalement concentré ses troupes à l’est, dans le Donbass.

Vu depuis la Chine, les déboires russes ont de quoi faire réfléchir. Pékin a-t-elle vraiment la capacité d’envahir rapidement Taïwan? Difficulté supplémentaire: il s’agit d’une île située à près de 170 km des côtes chinoises. Préparer une opération de cette envergure serait beaucoup plus difficile à dissimuler à la vigilance des services de renseignement taiwanais et américains. Autre obstacle géographique: Taïwan dispose d’un relief très accidenté, avec de grandes montagnes, surtout dans sa partie orientale. Un cas très différent des grandes plaines du Donbass, bien plus propice à la persistance d’une guérilla menée depuis les hauteurs. Autrement dit, l’affaire s’annonce tout sauf simple pour le géant communiste.

La nécessité de "ne pas baisser la garde"

Pour toutes ces raisons, l’hypothèse d’une invasion de Taïwan semble "plutôt reculer" depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, d’après la politologue Valérie Niquet, spécialiste de la Chine. Elle estime aussi que les sanctions économiques frappant Moscou ont contribué à calmer les ardeurs de Pékin. Si leur efficacité fait débat, la Chine, très dépendante du commerce international, peut craindre de subir le même sort, voire avec un impact encore plus grand. Si certains observateurs estiment qu’après le Congrès du parti communiste en automne, le président Xi Jinping aurait une opportunité pour frapper, elle reste plus prudente et insiste sur les limites militaires et technologiques de la Chine.

Pour autant, elle affirme aussi qu’il est impossible de prévoir ce que sera le régime chinois d’ici 2049, date marquant le centenaire de la République populaire de Chine (RPC). "Dans ce contexte, la leçon est qu’il ne faut pas baisser la garde et qu’il ne faut surtout pas donner à la Chine la moindre impression qu’elle pourrait aller à Taïwan et qu’il ne se passerait rien. C’est ça le plus dangereux, en fait. Le fait de démontrer à la Chine quel serait le coût à la fois économique, diplomatique et, pourquoi pas, militaire d’une intervention contre la démocratie taïwanaise, c’est un point essentiel qu’il faut garder à l’esprit", dit-elle à Radio Canada.

Se préparer au pire

À Taïwan, on a retenu la leçon. Depuis le début de la guerre en Ukraine, Taipei et Washington ont de façon répétée réaffirmé leur coopération. En mai, Joe Biden s’était même risqué à affirmer d’ores et déjà que les USA défendraient militairement l’île, avant que la Maison-Blanche n’adopte une position plus diplomatique pour éviter d’exacerber la tension avec Pékin.

En parallèle, les exercices se multiplient à Taïwan pour préparer la population à la guerre. Le 25 juillet dernier, les habitants de Taipei ont eu d’autant plus à cœur à participer à la manœuvre baptisée "Wan An" (Paix éternelle) destinée à simuler un raid chinois. Pendant 30 minutes, les sirènes ont retenti pour inviter les habitants à évacuer les rues devenues désertes et à se réfugier dans des abris. "Il est nécessaire de se préparer en cas de guerre", a déclaré le maire de Taipei, Ko Wen-je. "La préoccupation face à une attaque de Taiwan par la Chine est de plus en plus perceptible autour de moi depuis le commencement de la guerre en Ukraine", explique au journal québécois Le Devoir un Taïwanais d’origine canadienne. "Dans ce contexte, l’idée de se préparer à une guerre devient désormais de plus en plus tangible".

France Info montre de son côté que les habitants participent de plus en plus à des simulations d’invasion, que ce soit sous la forme de combat en milieu urbain ou d’opérations de protection des civils. Des mises en situation qui s’inspirent grandement de ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine. De l’autre côté du détroit de Formose, Pékin prend aussi note du détail des batailles sur le sol ukrainien. "L’Ukraine est aujourd’hui un laboratoire pour que la Chine se prépare mieux. Elle a beaucoup appris", note un spécialiste de la Chine, Antoine Blondin. Mais elle a aussi "appris que les Occidentaux sont déterminés à soutenir l’Ukraine, alors même qu’il n’y avait pas de garanties de sécurité spécifiques". "Les pays de l’OTAN ont fourni du matériel, des armes, mais pour faire la guerre, l’Ukraine est seule face à la Russie", constate Zhang Yen-Ting, ancien général de l’armée de l’air taïwanaise. "Cela doit être une référence pour Taïwan. La défense nationale ne peut compter que sur elle-même".

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