Avortement: comment les applis de suivi menstruel pourraient traquer les Américaines

Après le retour en arrière opéré par la Cour suprême, des Américaines s’inquiètent de la collecte des données personnelles et de l’utilisation qui pourrait en être faite dans les États où l’IVG est devenue illégale.

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C’est un des dangers, quand Black Mirror rencontre Handmaid’s Tale : l’utilisation des données personnelles pour traquer les femmes qui avortent. De la science-fiction ? Pas pour de nombreuses femmes, inquiètes depuis début mai, quand le projet de la Cour suprême de revenir sur l’arrêt Roe v. Wade était rendu public.

"Si vous utilisez une application de suivi menstruel, ou si vous utilisez votre téléphone pour le faire, arrêtez et supprimez vos données. Maintenant", alertait alors Elizabeth McLaughlin, une militante pro-avortement américaine, sur Twitter le 3 mai. Un message partagé près de 60.000 fois.

Depuis, la plus haute juridiction américaine a sauté le pas, en révoquant le droit à l’avortement. Dorénavant laissé à l’appréciation des États, celui-ci pourrait être restreint ou supprimé dans la moitié d’entre eux.

Des applications très populaires

Partout où l’interruption volontaire de grossesse (IVG) serait interdite ou criminalisée, des défenseurs des droits des femmes redoutent que les données personnelles d’applications pour smartphone puissent être retournées contre les utilisatrices, dans d’éventuelles affaires pénales. "S’ils essaient de poursuivre une femme pour avoir avorté illégalement, ils peuvent utiliser n’importe quelle application sur leur appareil, y compris les suivis menstruels", a ainsi déclaré Sara Spector, avocate et ancienne avocate du Texas (propos relayés par The Guardian).

D’autant que les applications de period tracking (suivi du cycle menstruel) seraient utilisées par près d’une Américaine sur trois. Ces applis permettent de prévoir la date des prochaines règles, la période d’ovulation, ou de déceler les signes du syndrome prémenstruel : elles collectent donc de précieuses informations sur leurs utilisatrices.

En 2019, une publiée dans le “British Medical Journal” (BMJ) montrait que 79 % des applis de santé, partageaient régulièrement les données des utilisateurs et étaient "loin d’être transparentes", malgré les progrès ces dernières années des principaux acteurs en la matière.

Trahies par leur smartphone?

Ce sont justement ces datas qui pourraient servir aux autorités américaines, par exemple comme preuves qu’une femme a eu recours à l’IVG, dans le cas où celui-ci serait criminalisé. En vertu de la loi américaine, les données personnelles entrées dans ces applications ne tombent pas sous le coup de la législation HIPAA, qui régit le partage d’informations privées sur la santé. Les applis ont donc le droit de vendre les données des utilisateurs à des tiers, par exemple à des entreprises qui peuvent les exploiter pour faire de la publicité ciblée. Les gestionnaires d’application peuvent également fournir des informations aux forces de l’ordre, dans le cadre d’une enquête.

Mais même sans utiliser d’application, les femmes pourraient être trahies par leur smartphone. Grâce à l’outil de géolocalisation ou au moteur de recherche, toute personne ayant approché une clinique où se pratique l’IVG, ou ayant acheté une pilule abortive en ligne pourrait être traquée.

Des associations de défense des droits numériques ont prévenu : il est possible qu’une patiente assise dans la salle d’attente d’une clinique, en train de jouer à un jeu en ligne, soit potentiellement repérée. Comme le pointait Le Monde, le 3 mai, le site Motherboard révélait que le courtier en données SafeGraph vendait déjà des compilations de données sur les personnes ayant passé la porte d’une agence du planning familial. Des informations ensuite utilisées par des associations conservatrices pour envoyer des messages aux candidates à l’avortement, afin de les inciter à renoncer.

Incitation à la délation

Plusieurs médias en ligne ayant fait l’exercice l’ont montré : l’achat de données en ligne, même pour un particulier est loin d’être impossible. Depuis le 1er septembre 2021, le Texas a interdit l’IVG au-delà de six semaines. Le deuxième État le plus peuplé des États-Unis a aussi voté une loi encourageant tout citoyen à engager des poursuites civiles contre quiconque aiderait une femme à se faire avorter hors délai.

La loi fait miroiter aux plaignants au moins 10 000 dollars de dommages et intérêts si le tribunal leur donne raison. De quoi donner à certains l’envie de rechercher et d’acheter les données collectées par ces applis ?

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