Discours de haine: comment naissent-ils et comment les combattre?

Pour la journée internationale de la lutte contre les discours de haine, l'ONU invite à décrypter l'origine du racisme pour mieux l'affronter.

Lewis Hamilton et un t-shirt anti-raciste
Lewis Hamilton portant un t-shirt de lutte contre le racisme, lors du GP d’Autriche @PhotoNews

Pouvez-vous deviner le lien entre une personne d’origine asiatique à l’ère du Covid-19 et une parlant aujourd’hui le kinyarwanda à l’est du Congo? Dans un cas comme dans l’autre, elles n’ont rien fait, mais elles sont quand même discriminées. La première a eu le malheur d’être associée au lieu d’émergence de la pandémie qui vient de frapper la planète, alors que la deuxième parle la même langue que les Rwandais, en plein contexte de tension entre Kinshasa et Kigali. Ce 18 juin, à l’occasion de la Journée internationale de la lutte contre les discours de haine, l’ONU a déploré ces deux exemples, et ce n’est qu’un échantillon. La Conseillère spéciale pour la prévention du génocide, Alice Nderitu, en donne beaucoup d’autres pour montrer comment à la fois les discours de haine apparaissent et se développent, mais aussi comment mieux les combattre.

Les racines historiques de la haine

Parmi les exemples que donne Alice Nderitu, on trouve celui des Rohingyas. Minorité musulmane malaimée dans une Birmanie principalement bouddhiste, ils ont été persécutés par le pouvoir en place lors de violences interethniques. Près d’un million d’entre eux ont fui pour le Bangladesh. "Des discours de haine ont été employés pour déshumaniser les Rohingyas, les qualifiant de sous-hommes, de parasites, d’épines qu’il fallait enlever", explique Alice Nderitu qui s’est rendue sur place.

Le même schéma s’applique ailleurs. En Bosnie-Herzégovine, en 1995, des Serbes ont massacré plus de 8.000 Bosniaques à Srebrenica. Un crime aujourd’hui désigné comme étant un génocide. Là-bas, les discours de haine s’inscrivaient dans une tentative de nettoyage ethnique de la région, afin qu’elle soit annexée à la Serbie.

Un an plus tôt, au Rwanda, près d’un million de personnes (majoritairement Tutsis) ont été tuées et environ 250.000 femmes ont été violées selon l’ONU. Ici, les discriminations prenaient racine dans le régime colonial belge qui avait créé une séparation artificielle entre Tutsis (majoritairement éleveurs) et Hutus (majoritairement agriculteurs). Les Tutsis ayant été favorisés par les colons, la relation entre ces deux groupes s’est transformée après l’indépendance en une lutte de pouvoir, avec de fil en aiguille les discours de haine et les massacres que l’on connaît aujourd’hui.

Puis comment ne pas citer le cas de l’Holocauste? Une série documentaire d’Arte vient justement de tracer en détail l’origine de la haine contre les juifs, qui a principalement (mais pas seulement) pris forme à l’époque des croisades, lorsque le christianisme voulait affirmer sa puissance. Les juifs ont ensuite servi de boucs-émissaires à plusieurs reprises, dont sous le régime nazi, et ce encore aujourd’hui.

Quand un enfant devient raciste

En évoquant ces génocides, la Conseillère spéciale pour la prévention du génocide alerte le public sur le fait que ce type de massacres peuvent arrivent partout, "chez vous et chez moi", explique la médiatrice d’origine kenyane. Mais si elle insiste bien sur un point, c’est sur la transmission de ces discours de haine d’une génération à l’autre. "Aucun enfant ne naît avec la haine, la haine est inculquée", dit-elle. "Nous savons que la première étape de socialisation d’un enfant est la famille. L’enfant commence à entendre parler de haine par ses parents, ses frères et sœurs. Il commence à entendre parler de stéréotypes, d’autres communautés ethniques, raciales ou religieuses, et il commence à comprendre qu’il existe quelque chose appelée ‘l’autre’".

Interrogé à ce propos par la RTBF, Bernard De Vos, délégué général aux droits de l’enfant, expliquait comment les enfants pouvaient ainsi "faire des différences ethno-raciales dès six mois". "Très vite, les préjugés racistes apparaissent chez les petits enfants, entre 2 et 4 ans" et à 12 ans, ils sont déjà très installés. Alice Nderitu évoque ensuite le développement de ces discriminations à l’école, un sujet qui a fait l’objet de multiples études que nous évoquions en détail dans un précédent article. À cet âge-là, "nous continuons à être socialisés, cette fois par les médias, les organisations religieuses, les questions politiques que nous voyons se produire". D’ici à ce que cet enfant atteigne l’université, la haine est intériorisée. Dès lors, "cet adulte, qui était cet enfant né sans haine, devient la personne qui poursuit le prochain cycle de socialisation. Et finalement, ce qui se passe, c’est que lorsque les gens commencent à se battre entre eux, surtout au niveau local, alors nous avons une guerre sur les bras, et nous savons combien il est difficile d’arrêter les guerres".

Utiliser les armes du racisme contre lui

Pour éviter ce scénario, la Conseillère mise sur l’éducation, les connaissances et le tissage d’amitiés avec des personnes issues de différentes communautés ethniques, raciales et religieuses. Les réseaux sociaux, connus pour propager facilement la haine, peuvent aussi aider à les contrer. "Nous devons juste savoir comment aborder les questions que les gens veulent aborder".

Enfin, elle insiste sur la nécessité d’inviter les enfants à "ne pas craindre la différence", en leur disant que "la différence est une très bonne chose". Pour Bernard De Vos, il faut sensibiliser les jeunes le plus tôt possible, sans attendre 10-12 ans, que ce soit dans le milieu familial ou éducatif. "Des outils existent sur le Net ou ailleurs dans les bibliothèques pour les parents pris au dépourvu. Il y a des histoires contemporaines, comme l’apartheid, qui permettent d’aborder ces sujets. Il ne faut pas avoir peur et un parent ou un prof en difficulté face à la question d’un enfant peut temporiser, reconnaître la pertinence de la question et chercher ensemble. Il faut pouvoir parler avec eux. Et le premier outil d’éducation c’est l’exemple", explique-t-il.

L’Unicef a de son côté émis un petit guide de sensibilisation des enfants à la question. L’organisation conseille par exemple avant 5 ans d’admettre et de célébrer les différences, de se montrer ouvert pour répondre aux questions de l’enfant, et d’insister sur le fait que le racisme est injuste et inacceptable, contraire au concept de justice. De 6 à 11 ans, on peut parler plus ouvertement du racisme et de la diversité, avec une discussion par exemple ouverture sur les messages vus à travers les réseaux sociaux et les médias. Après 12 ans, l’Unicef conseille entre autres de demander le point de vue du jeune sur des éléments d’actualité, voire d’encourager à participer à des actions de sensibilisation sur le thème du racisme.

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