J-B Richardier, cofondateur d’Handicap International: "Nous avons fait entendre la parole des victimes"

À l’occasion des 40 ans de Handicap International, interview avec Jean-Baptiste Richardier, cofondateur de l’ONG.

Jean-Baptiste Richardier, co-fondateur de Handicap International
Jean-Baptiste Richardier, co-fondateur de Handicap International. ©Belga

Quarante ans de combats à travers le monde. Cambodge, Rwanda, Ukraine… L’histoire de Handicap International (HI) s’est écrite au fil des pires crises de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Avec au départ, la volonté de combler un vide, l’absence de traitement pour tous ceux dont les corps affichaient les stigmates de la guerre.

Aujourd’hui, c’est plus de 2 millions de personnes qui bénéficient dans le monde des programmes de santé et de préventions des risques du réseau Handicap International (chiffres 2019).

Alors tout jeune médecin, Jean-Baptiste Richardier a cofondé HI en 1982, avec son ami et collègue, le Dr. Claude Simonnot. Le Dr. Richardier est à l’origine de l’engagement de Handicap International comme membre fondateur de la Campagne internationale pour interdire les mines antipersonnel en 1992, récompensée par le prix Nobel de la paix en 1997. Pour Moustique, il revient sur l’histoire de l’organisation, ses combats passés et actuels.

Comment est né Handicap International ?

Jean-Baptiste Richardier : Jeune diplômé, je me demandais comment la médecine pouvait participer à la solidarité internationale, contribuer à la fraternité. En 1979, je vois à la télévision le déferlement des survivants du régime khmer rouge au Cambodge, qui arrivaient à la frontière thaïlandaise. Toute une population décimée par le paludisme, la malnutrition, les mauvais traitements… c’était tragique.

J’ai pris un avion et j’ai rejoint les équipes de Médecins sans frontières (MSF). Pendant un an, j’étais responsable d’un centre d’obstétrique. Tous les matins, à la levée du couvre-feu, je voyais les ambulances en provenance de la frontière ramener des survivants, déverser leur lot de souffrance, déverser toute la misère humaine. Et je me demandais : comment se fait-il, parmi les centaines d’humanitaires sur place, qu’il n’y ait aucun service pour répondre aux besoins des victimes de mines antipersonnel en particulier, et plus généralement, aux besoins des personnes en situation de handicap ?

Puis, je suis rentré en contact avec une petite ONG parisienne, SOS Enfants sans frontières, qui cherchait des gens prêts à mettre sur pied un service d’appareillage d’urgence au Cambodge. Avec mon épouse, puis ma sœur et mon beau-frère, on s’est lancé dans le projet.

Aviez-vous des compétences particulières en matière d’appareillage et de prothèses ?

Aucune, on s’est formé sur le tas. On n’avait rien à apporter en termes de compétences techniques, notre principal apport était le lien avec l’extérieur- via les financements et la possibilité de mobiliser d’éventuelles aides complémentaires. On s’est formé à l’appareillage, en même temps que 12 artisans cambodgiens. C’était le règne de la débrouille. On fabriquait des prothèses très simples, à base de bambou, de cuir, de bois, de métal…  Des pieds prothétiques, en recyclant de vieux pneus. L’esthétique n’était pas extraordinaire, mais par contre c’était incroyablement fonctionnel.

On a très vite compris que la précision technique n’était pas un facteur déterminant. Toute aide technique, avant d’être un plus, est d’abord un handicap supplémentaire, un corps étranger qu’il faut commencer par apprivoiser. D’où le côté ludique et fonctionnel de la rééducation : on a organisé des compétitions de sport au milieu des camps, des matchs de foot entre amputés, du volley paralympique… On a essayé de mettre en place des techniques de rééducation fonctionnelle, qui permettent aux individus de retrouver une estime de soi. Il faut comprendre que perdre sa jambe, avec la brutalité que peut infliger une mine antipersonnel, c’est d’un seul coup devenir inutile pour sa communauté, un poids pour sa famille. C’est un facteur d’exclusion presque insurmontable.

Puis on s’est mis à former les amputés, si bien qu’après un moment, la moitié des 70 techniciens de l’atelier étaient des amputés eux-mêmes. Et ça, c’était décisif pour leur reconstruction, ils passaient de victimes à artisans, ne plus baisser la tête, contribuer à la survie de leur famille. À force d’essais et d’erreurs, on a quand même réussi à faire remarcher 6.000 personnes.

Ensuite, notre structure, qui allait devenir Handicap International en 1982, s’est agrandie. On a recruté des gens pour répondre aux besoins, pour aller au Cambodge, au Laos… Parmi ces nouvelles recrues, il y avait trois kinés belges, Brigitte Hogge, Colette Acheroy et Dominique Gérard, qui allaient créer Handicap International Belgique, en 1986.

Petit à petit, HI a étendu son action au déminage, et au plaidoyer politique…

Au fur et à mesure que l’ONG grandissait, on se rendait compte qu’elle devenait une sorte d’alibi pour les gouvernements, un cache-misère permettant de se dédouaner de pratiques illégales, puisque de toute façon, nous intervenions sur le terrain. Or, quand on fait face une épidémie, on cherche un vaccin. Face à cette épidémie de blessés par mine, il fallait donc remonter en amont du problème. La solution, en termes de santé publique, c’était le déminage.

À l’époque, la communauté internationale rapatriait 2 millions de Cambodgiens dans des zones où leur sécurité n’était pas du tout garantie, puisqu’elles étaient infestées de mines. Embaucher des démineurs, pour HI, c’était une manière de remonter à la cause. Et parallèlement, encore plus en amont, nous avons commencé à plaider pour le respect des normes existantes encadrant l’utilisation de mines antipersonnel, l’obligation de nettoyage, puis leur interdiction.

À l’occasion de l’anniversaire de HI, quel bilan tirez-vous de ces quarante dernières années ?

Le sentiment dominant, c’est une profonde satisfaction, la gratification d’avoir notamment engagé HI dans la Campagne internationale pour interdire les mines antipersonnel en 1992, qui a débouché en 1997 sur la signature du Traité d’Ottawa [et qui a été récompensée par le prix Nobel de la paix en 1997, ndlr]. On peut aussi citer la signature en 2008 du Traité d’Oslo, qui interdit les mines à sous-munitions…

Plus généralement, je suis heureux d’avoir eu la chance de pouvoir combler un vide, d’avoir participé à institutionnaliser en quelque sorte la réponse humanitaire lors de chaque nouvelle crise. Que HI ait su gagner une légitimité auprès de tous les intervenants dans les situations de crise, c’est une grande satisfaction.

Notre génération a ouvert la voie à une nouvelle diplomatie, a cassé l’entre-soi complètement hors-sol de la diplomatie. Nous avons fait entendre la parole des victimes. La société civile a pu faire irruption à la table des États, montrer la réalité du terrain. Le processus actuellement en cours, qui vise à interdire l’utilisation des armes à large rayon d’impact en zones peuplées, en est un exemple. Ceci dit, la légitimité des ONG humanitaires n’est jamais complètement acquise.

Justement, un des combats dans lesquels est engagé HI pour l’instant, c’est l’interdiction des bombardements de civils et de l’utilisation de ce type d’armes. Où en est le processus diplomatique à cet égard ? Va-t-il déboucher sur quelque chose de suffisamment contraignant ?

On devrait aboutir à une déclaration politique commune en septembre, qui réunira, nous l’espérons, le plus d’États possible. Les négociations finales sur le texte auront d’ailleurs lieu ce vendredi à Genève. Quant à sa portée, c’est toujours la même chose, c’est l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. D’un point de vue strictement humanitaire, ça sera plutôt le verre à moitié vide, puisque le texte en l’état- il ne devrait plus être vraiment modifié- ne sera pas suffisamment contraignant vis-à-vis de l’utilisation de ces armes en zones peuplées.

D’un autre côté, on a l’espoir que cette déclaration politique commune va permettre de remettre au devant de l’actualité les textes existants, à savoir la Convention de Genève et les protocoles existants. Des textes qui interdisent déjà les bombardements indiscriminés de zones civiles. En s’appuyant sur un socle plus large de pays signataires, le but est d’obliger les Etats belligérants à repositionner leurs engagements en faveur du droit humanitaire.

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