Changement climatique: la Maison-Blanche savait… dès 1977

Une note alertait déjà en 1977 le président américain avec des prévisions «catastrophiques» sur le changement climatique, mais elle n'a pas été suivie.

Jimmy Carter à la Maison Blanche
Jimmy Carter à la Maison-Blanche en 1978 @PhotoNews

7 juillet 1977: le président démocrate Jimmy Carter, à la tête des États-Unis depuis six mois et demi, reçoit une note dans son bureau. Elle a été écrite par le géophysicien Frank Press, son conseiller scientifique personnel et directeur du Bureau de la politique scientifique et technologique. Pour attirer son attention, il n’hésite pas à interpeller le président avec un titre choc: "l’émission de CO2 fossile et la possibilité d’un changement climatique catastrophique". Exhumé ce mardi par le journal britannique The Guardian, ce document fait preuve d’une acuité déconcertante sur les risques que fait peser la pollution sur l’avenir de la planète. Un mémo qui aurait pu faire basculer l’histoire de l’humanité… s’il avait été suivi.

Des prévisions confirmées par le GIEC

Dès le début, cette note s’inquiète de la croissance exponentielle de l’utilisation de combustibles fossiles. "La concentration atmosphérique de CO2 est maintenant supérieure de 12 % au niveau pré-révolution industrielle et pourrait atteindre 1,5 à 2,0 fois ce niveau d’ici 60 ans. En raison de ‘l’effet de serre’ du CO2 atmosphérique, l’augmentation de la concentration induira un réchauffement climatique global de 0,5 à 5°C", écrit Frank Press il y a 45 ans. Selon le dernier rapport du GIEC publié début avril 2022, les experts climatiques donnent un scénario de réchauffement climatique médian de 3,2°C d’ici 2100 "sans un renforcement des politiques au-delà de celles déjà mises en œuvre", soit une prévision conforme à celle du conseiller de Carter.

Press avait également raison sur les conséquences d’un tel phénomène. "L’effet potentiel sur l’environnement d’une fluctuation climatique d’une telle rapidité pourrait être catastrophique et requiert une étude d’impact d’une importance et d’une difficulté sans précédent. Un changement climatique rapide peut entraîner des mauvaises récoltes à grande échelle, à un moment où une population mondiale croissante pousse l’agriculture aux limites de la productivité", disait-il. Encore une fois, le GIEC confirme. Son rapport de 2019 s’alarme notamment de la désertification et de la dégradation de sols, ainsi que de l’instabilité du système alimentaire.

Sur la chronologie des effets de changement climatique, Press voit encore juste plus loin dans la note. "L’urgence du problème découle de notre incapacité à passer rapidement à des sources de combustibles non fossiles une fois que les effets climatiques deviennent évidents peu après l’an 2000 ; la situation pourrait devenir incontrôlable avant que les sources d’énergie alternatives et les autres mesures correctives ne deviennent efficaces", prévenait-il.

Une alerte tuée dans l’œuf

Frank Press n’avait toutefois pas fait que des prédictions correctes. Il se trompe par exemple lorsqu’il affirme qu’il faudrait un millénaire pour le CO2 rejeté dans l’atmosphère disparaisse, ce qui pourrait finalement arriver dès que les émissions de CO2 cesseraient d’augmenter. Des fautes qui ne retirent rien à l’exactitude du reste de sa prévision. Plus tard en juillet 1977, une déclaration publique de l’Académie américaine des sciences rebondissait sur le rapport pour appeler à se détourner des énergies fossiles.

La Maison-Blanche savait donc. Mais comme le Guardian précise, le premier secrétaire de Carter, Jim Schlesinger, avait émis un avis très réservé sur la note de Press. "Je pense que les implications politiques de cette question sont encore trop incertaines pour justifier l’implication présidentielle et les initiatives politiques", répondait Schlesinger. De toute évidence, Jimmy Carter semble avoir suivi cette ligne, même s’il a introduit des lois environnementales importantes (sur les déchets, l’économie de carburant, etc.).

Le quotidien britannique rappelle aussi le contexte: la crise pétrolière des années 1970 a frappé de plein fouet les USA, alors très dépendants des importations. La priorité finalement retenue par les autorités a donc été d’augmenter la production nationale de pétrole, qu’importe ses effets climatiques. Reagan a ensuite été encore plus dur, retirant même les panneaux solaires installés par Carter à la Maison-Blanche.

"Donc, ils savaient"

La révélation de la note de Press n’a pas été à l’époque le seul signal d’alarme donné par des scientifiques sur le changement climatique. En 2019, l’élue démocrate Alexandria Ocasio-Cortez a exhumé un document de 1982 présentant l’évolution prévue pour le climat. Il avait été produit par deux scientifiques qui travaillaient pour la société pétrolière Exxon. Un graphique montrait ainsi le changement de température associé à l’augmentation de la concentration de CO2. Des courbes qui se sont avérées parfaitement correctes.

"Donc en 1982, Exxon avait précisément prévu qu’en 2019 la Terre atteindrait une concentration atmosphérique de CO2 de 415 ppm (parties par million) et que la température moyenne aurait augmenté de 1°C. Donc, ils savaient", s’est exclamée Alexandria Ocasio-Cortez lors d’une audition parlementaire des deux scientifiques auteurs du rapport. L’un de ceux-ci, Martin Hoffert, lui a répondu en une phrase: "Nous étions d’excellents scientifiques".

En 2015, le Los Angeles Times et le site InsideClimate News révélaient eux aussi des documents internes d’Exxon, dont un mémo de 1979. Il y était notamment écrit: "La tendance actuelle de combustion des ressources fossiles causera des effets environnementaux dramatiques avant 2050". En octobre 2021, un article publié par des chercheurs français montrait que Total avait également mené des études sur le climat et savait dès 1971 que ses activités aurait des effets néfastes sur le climat mondial.

Quand des sociétés pétrolières niaient les faits

L’alerte rouge était donc déjà donnée à l’époque. Et pourtant, cela n’a pas empêché par la suite des compagnies pétrolières de faire l’autruche. L’étude française note par exemple que Total a constamment entretenu le doute sur la réalité du changement climatique. Il faudra attendre les années 1990 pour que la société plie face aux preuves accablantes du Giec, alors que se sont succédées la conférence de Rio et le protocole de Kyoto. Exxon a également été accusé d’avoir fait pareil. Greenpeace et l’Union of Concerned Scientists estimaient qu’entre 1998 et 2005, Exxon a versé 30 millions de dollars à des organisations ayant un discours climatosceptique. Dans leur étude, les chercheurs français rappellent également qu’Exxon a pris la tête de l’Association environnementale de l’industrie pétrolière (IPIECA) au milieu des années 1980 pour "contester la science climatique et affaiblir les contrôles sur les énergies fossiles". Amenée à s’expliquer lors d’un procès en 2019, Exxon, devenue depuis ExxonMobil, a été exonérée par la justice américaine.

Est-ce que cela veut dire que toutes les études présentées en interne à la Maison-Blanche et aux compagnies pétrolières n’ont servi à rien? Peut-être pas totalement. Le Guardian rappelle notamment que le mémo de Press a eu un rôle déterminants sur les travaux de Stuart E. Eizenstat. En 1997, il deviendra négociateur en chef des USA pour aboutir au protocole de Kyoto.

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