Quand le Royaume-Uni exporte ses réfugiés vers le Rwanda

En avril, le gouvernement de Boris Johnson a conclu un accord avec le Rwanda pour y envoyer les migrants en attente d’un statut de réfugié au Royaume-Uni. Malgré la polémique, le premier avion à destination de Kigali doit décoller ce mardi dans la soirée.

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Des manifestants opposés à l’accord entre le Royaume-Uni et le Rwanda, Londres, le 13 juin @BELGAIMAGE

"L’un des pays les plus riches du monde a convaincu l’un des plus pauvres d’accueillir les réfugiés dont il ne veut pas", résumait en 2014 le magazine américain Foreign Policy, à propos de la politique d’asile australienne. Ceci pourrait également s’appliquer au Royaume-Uni, qui, sous l’impulsion du Premier ministre Boris Johnson, copie désormais le système mis en place par l’Australie.

Depuis quelques années, Canberra sous-traite en effet à des pays tiers sa gestion des demandeurs d’asile. Les migrants parvenant à atteindre les rives australiennes sont renvoyés vers le Cambodge ou dans des camps de rétention sur les îles de Manus, en (Papouasie-Nouvelle-Guinée), et de Nauru (Micronésie).

Une politique d’externalisation que le gouvernement britannique a donc décidé d’adopter en avril dernier, en concluant un accord avec le Rwanda. Le texte prévoit que les réfugiés arrivés illégalement sur le sol anglais soient expulsés vers Kigali, où ils seront provisoirement hébergés. Leur demande d’asile au Royaume-Unis sera examinée à 6.000 kilomètres de Londres, directement par le gouvernement rwandais. Si elle est acceptée, ils se verront accordés l’asile pour une durée de cinq ans.

Malgré les critiques, la justice britannique a rejeté, lundi 13 juin, des recours de dernière minute contre ces expulsions de migrants. Sauf ultime retournement, un premier avion avec à son bord des réfugiés afghans et iraniens doit décoller vers le Rwanda, mardi 14 juin, dans la soirée.

Contreparties financières

Avec cette mesure, Londres espère dissuader les arrivées clandestines dans le pays, toujours plus nombreuses. Depuis le début de l’année, plus de 10 000 migrants (un record) ont traversé illégalement la Manche pour rejoindre, sur de frêles embarcations, les côtes britanniques. "Les groupes criminels qui mettent la vie des gens en danger dans la Manche doivent comprendre que leur modèle économique va s’effondrer sous ce gouvernement", a déclaré , lundi, Boris Johnson sur la radio LBC.

Pour assurer la gestion délocalisée de ces demandeurs d’asile, le Rwanda a obtenu des contreparties financières. L’accord initial porte sur les cinq prochaines années ; Londres financera dans un premier temps le système à hauteur de 120 millions de livres (environ 144 millions d’euros). Kigali a annoncé laisser la possibilité aux migrants en attente "de s’installer de manière permanente au Rwanda s’ils le souhaitent".

Reste que les conditions d’accueil des demandeurs d’asile posent question : The Guardian, notamment, a mis en cause les capacités d’accueil du pays et la sécurité offerte aux réfugiés. Auprès de l’AFP, un demandeur d’asile ayant fui l’Irak témoignait de son angoisse, en tant que gay, à être envoyé au Rwanda. "Nous avons souffert et échappé à la mort, nous avons traversé la mer, tout cela pour être envoyés au Rwanda ? Tuez-moi ou condamnez-moi à mort au lieu de m’envoyer là-bas". "C’est une condamnation à mort pour tous les réfugiés", ajoutait-il.

Comme le souligne Le Monde, le Home Office britannique a lui-même admis dans un rapport avoir des "préoccupations" concernant le traitement des personnes LGBTQ + dans le pays d’Afrique de l’Est.

Le Prince Charles opposé à la mesure?

Une cadre du Parti travailliste britannique, Yvette Cooper, a repris l’exemple de l’Australie pour dénoncer la mesure de Boris Johnson. Elle a souligné son coût, rappelant que les contribuables australiens avaient déboursé au total 10 milliards de dollars australiens (plus de 6,6 milliards d’euros) pour déplacer 3 127 personnes.

"Cela ne vas pas du tout, cet accord ne va pas du tout pour tellement de raisons différentes", a également dénoncé pour l’ONU le haut-commissaire aux réfugiés, Filippo Grandi. Même le prince Charles, héritier du trône, aurait jugé en privé "consternant" le projet du gouvernement.

Malgré la multiplication de recours tentés par les ONG, la justice britannique a fini par trancher, autorisant le principe des vols. Mais plus d’une vingtaine de recours individuels avaient abouti lundi soir, selon l’ONG Care4Calais. À quelques heures du décollage, le nombre de demandeurs d’asile susceptibles d’être expulsés par ce premier avion était réduit à sept.

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