Vers la fin du cash? Une catastrophe pour les sans-abri

Le cash disparaît doucement du circuit et avec lui, les petites pièces qui traînaient dans nos poches. Avec un impact financier et social sur les personnes qui vivent en rue.

de la monnaie pour les sans abris
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Depuis des années, le secteur bancaire ne cache plus ses envies d’un monde aux transactions totalement dématérialisées. Le Covid a encore renforcé la tendance de la carte bancaire. Cela devient ­presque un exploit de se rappeler son code tant le sans-contact a pris sa place. Conséquence, les petites pièces disparaissent de nos poches et de nos porte-monnaie. Avec quelle incidence pour ceux qui comptaient sur la générosité des passants? “La disparition de l’argent liquide, c’est complètement ridicule, lance directement Ivo, qui a passé quinze ans en rue. Les sans-chez-soiristes s’en servent pour se payer à manger, à boire, mais aussi pour des douches ou des consignes. Sans ça, ils devront encore plus se ­trimballer leurs gros sacs de vêtements sur le dos.

“Sans-chez-soiristes”. Le terme a remplacé celui de sans-abri dans la bouche des membres du Syndicat des Immenses (pour Individu dans une Merde Matérielle Énorme mais Non Sans Exigences). Cette association défend les droits des personnes qui vivent dans la rue. Un groupe de “pression et d’action” qui prend de la place dans l’espace public. Quand nous les rencontrons, c’est d’ailleurs devant le bâtiment qui héberge Bruss’help, l’ASBL de droit public chargée de coordonner les dispositifs d’aide d’urgence et d’insertion aux personnes sans-abri en Région bruxelloise. Là, le secrétaire révocable du syndicat, Laurent d’Ursel et une poignée de militants et d’Immenses interpellent les autorités bruxelloises sur le non-logement. Laurent d’Ursel nous le ­confirme, il est “de plus en plus compliqué pour les Immenses de recevoir une pièce. Le problème s’inscrit dans une problématique plus large, que le Covid a boostée et qui est un énorme problème pour les Immenses et autres personnes vulnérables: la digitalisation croissante de tas de services, excluant des quantités énormes de personnes, créant ou accentuant des inégalités déjà importantes”. Mais il insiste: si on veut donner, il y a toujours moyen de s’organiser. “On peut par exemple garder un peu de cash dans une boîte et prendre des pièces quand on sort.

Bons et mauvais gestes

Sandrine vit dans la rue depuis plusieurs années. Pour elle, le manque de cash commence à se faire sentir. C’est progressif mais réel. Et pas uniquement d’un point de vue purement financier. Quand on vit en rue, on se fait souvent voler ce qu’on possède, y compris nos papiers et nos cartes. Et le délai pour récupérer notre carte bancaire est très long. Par ailleurs, le fait que la plupart des gens se baladent avec moins de cash sur eux, ça implique moins d’interactions, et donc une solidarité qui se perd. Et Ivo de reprendre: “Il y avait effectivement plus d’élans de solidarité avant. Également au sein des sans-chez-soiristes, on partageait souvent la ­manche le soir. Aujourd’hui, c’est plus compliqué”.

Face à leur poche vide et pensant bien faire, certains prennent l’initiative d’offrir de quoi manger aux sans-abri. Une pratique à éviter selon Laurent d’Ursel. “C’est terriblement déresponsabilisant et ça touche à la dignité. Cela insinue que le sans-chez-soi fera un mauvais usage de l’argent qu’on pourrait lui donner.” En effet, ce geste, même s’il est de bonne volonté, supprime la possibilité de choix, que nous opérons tous à chaque achat. “On s’autorise à décider à la place des personnes ce qui est bien pour elles, ce que l’on n’accepterait jamais pour nous”, ajoute Ariane Dierickx, directrice de l’ASBL L’Îlot, qui lutte contre le sans-abrisme depuis soixante ans. Les personnes sans-abri sont conscientes de cela. Il y a également la question de la qualité de la nourriture.

sans abri

L’augmentation des loyers à Bruxelles et dans les grandes villes a accéléré le phénomène de saturation des foyers d’accueil. © BelgaImage

Les sandwichs et repas préparés que l’on peut proposer aux personnes en rue sont souvent faibles sur le plan nutritionnel. Et cela aggrave les conditions de santé déjà mauvaises.” L’espérance de vie des sans-abri est en effet nettement inférieure à la moyenne de la population, en dessous des cinquante ans selon Ariane Dierickx. Principalement pour des raisons de malnutrition. “Nous sommes extrêmement attentifs à développer des services qui per­mettent d’améliorer la santé alimentaire des per­sonnes et d’avoir des assiettes équilibrées. Donner un sandwich, c’est presque le geste à ne pas faire.” Pour Ivo, “il vaut mieux essayer de créer un lien, dire bonjour, discuter. La personne doit se sentir considérée, et elle pourra dire ce dont elle a envie”. L’occasion aussi de demander si elle connaît les services auxquels elle a droit, et le cas échéant, de l’aiguiller vers les endroits qui peuvent l’aider.

Des endroits comme des centres de jour, aux ser­vices d’aide sociale gratuits, mais où les repas ou douches doivent être en partie payés par l’usager. “Un repas coûte 1,50-2 €, reprend Ariane Dierickx. Avec 2 €, un sans-abri peut donc s’acheter un repas dans un restaurant social. Aujourd’hui, le coût de la vie explosant, les gens vont plutôt donner 50 cen­times. Beaucoup arrivent maintenant dans nos ser­vices avec pas assez pour se payer un repas. Régulièrement, on offre donc les repas aux personnes qu’on identifie comme sans ressources.”

L’impact de la diminution du recours au cash est réel. Mais Laurent d’Ursel nous l’a signalé d’emblée, cela doit être un prétexte pour réfléchir à la question de manière beaucoup plus large. “Donner 1, 2 ou 3 €, c’est important. Mais il ne faut pas oublier que c’est de l’ultra court terme, du dépannage. Ce n’est pas ça qui rapproche d’une solution. Car la question du cash est intéressante, mais le problème est évidemment beaucoup plus général.”

Sur le fil

Les petites pièces ne constituent qu’un enjeu parmi tant d’autres dans le sans-chez-soirisme, pour utiliser le terme cher aux Immenses. L’accent doit plutôt être mis sur l’accès au logement, notamment à Bruxelles et dans d’autres grandes villes où les prix des loyers ne cessent d’augmenter. “Il y a de moins en moins de portes de sortie au sans-abrisme, note Ariane Dierickx. Voici quelques années, on parvenait à trouver au moins des studios à des loyers plus ou moins abordables. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun logement à moins de 700 ou 800 euros à Bruxelles.” Les associations s’accordent également sur la nécessité d’agir avant que les personnes tombent dans la précarité. “Les services sont saturés. Mais la solution n’est pas de créer des services en plus. Il faut mettre le paquet sur les mesures de prévention, être beaucoup plus au rendez-vous des aides sociales avant que les personnes perdent leur logement.

Car ils sont nombreux à être sur le fil. Pour analyser l’impact de cette fameuse disparition du cash sur les sans-abri, nous avons contacté l’antenne carolo des Restos du Cœur, une des plus grosses du pays. Là, un repas coûte 50 centimes. Selon sa directrice Céline Pianini, pas de réel effet pour le moment. Tant mieux. Mais l’une des raisons pourrait être que les Restos accueillent de nouveaux bénéficiaires. “On travaille sur toutes les formes de précarité. On est passé de 800 usagers à 2.300 avec le Covid. Le public sans-abri, c’est une personne sur cinq. Avant la pandémie, c’était presque une sur trois. Il y a donc un nouveau public: principalement des familles où l’un des parents a perdu son emploi ou est tombé malade. Ceux qui étaient dans le bas de la classe moyenne sont en train de basculer dans la précarité.” Autrement dit, l’antenne accueille des publics qui n’ont pas encore besoin des petites pièces mais qui sont obligés de se procurer à manger aux Restos du Cœur.

Ariane Dierickx confirme. “Les demandes ne ­cessent d’augmenter. On ne peut plus y faire face. Il y a donc des gens auxquels on ne répond pas, ou alors on aide une personne un jour, une autre un autre jour. Cela entraîne un accompagnement hachuré et abîme leur état physique et mental. C’est extrêmement préoccupant.

Caisses vides

Face à l’augmentation et à la diversification des publics, L’Îlot a choisi de doubler les services, même si cela pèse sur ses budgets. “Pour la première fois depuis de très nombreuses années, notre association ­connaît un grave déficit. En n’ayant pas augmenté nos actions, on ne parviendra pas à boucler notre budget. On est directement impacté par l’augmentation du coût de la vie. Et j’ai entendu que c’était le cas d’autres ­associations du secteur.” Comble de malchance, ­quelques jours avant notre entretien, L’Îlot a perdu à Jumet l’un de ses centres de jour dans un incendie. Depuis, l’association est en recherche de dons, indispensables pour survivre.

Pourtant, les pouvoirs publics sont là, mais ils manquent de vision. “Il faut être honnête, l’État est au rendez-vous de pas mal de demandes exprimées par le secteur associatif. Le politique est conscient de l’ampleur du phénomène et des enjeux. Mais les ­caisses se vident de tous les côtés. Et on reste dans des compositions de gouvernement où les priorités ne vont pas vers des aides sociales à la hauteur des besoins. Ce sont des rustines sur des grandes plaies.

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