Élargissement de l’Otan : quelles seront les conséquences ?

L’élargissement de l’organisation à la Suède et la Finlande pourrait se décider rapidement. Reste à savoir s’il aura des conséquences bénéfiques ou problématiques.

Élargissement de l’Otan : quelles seront les conséquences ?
La Suède réinvestit dans ses forces armées depuis 2020. BelgaImage

Le terme “révolution” est souvent galvaudé. Il est ici tout indiqué. La candidature de la Finlande et de la Suède montre que la guerre, débutée à l’initiative de Vladimir Poutine le 24 février, change profondément la géopolitique européenne. Le président russe a même réussi à atteindre le contraire de ses objectifs: pousser deux pays profondément ancrés dans leur neutralité dans les bras de son ennemi. La politique extérieure de la Finlande durant la guerre froide a donné lieu au concept diplomatique de “finlandisation”, une neutralité obligée en raison de circonstances géopolitiques.

Et la Suède, qui n’a pas participé aux deux guerres mondiales, est neutre depuis 1814. Révolution, donc, tant dans les opinions publiques que des autorités suédoises et finlandaises. Certes, la Turquie et la Croatie – deux des trente pays membres de l’Otan qui doivent, tous, donner leur accord – paraissent réticentes. Mais on voit mal le sommet de l’Otan qui débutera à Madrid le 28 juin prochain ne pas sanctionner un accord de principe. Il faudra ensuite que les parlements des trente entérinent cette décision. Un processus qui pourrait être accéléré étant donné les enjeux…

Les bienfaits attendus

On songe, avant tout, aux populations. Si les citoyens finlandais comme suédois ont diamétralement changé d’avis au sujet de leur alignement en quelques semaines, c’est que leur inquiétude était grande. On se souvient que quelques jours après le conflit, Vladimir Poutine avait explicitement menacé militairement les Suédois puis les Finlandais. Le désormais célèbre article 5 de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui unira solidairement les deux pays scandinaves aux trente autres pays, devrait apaiser les angoisses.

C’est un donnant-donnant: l’Otan gagnerait beaucoup à intégrer les deux nouveaux candidats. La Suède avait réinvesti dans sa défense dès 2020 et devrait disposer de 90.000 hommes à l’horizon 2025. Mais le poids lourd militaire, c’est la Finlande. Ce pays de 5,5 millions d’habitants qui dispose toujours d’un service militaire est fort d’une armée qui peut mobiliser près de 900.000 soldats. De quoi faire réfléchir les stratèges possédant des velléités belliqueuses. Ce renforcement arrangerait également les États-Unis.

Si l’Otan était décrit, à raison, par Emmanuel Macron il y a encore deux ans et demi comme végétant en état de “mort cérébrale”, c’est bien parce qu’à l’époque, fin 2019, le président français constatait le désengagement américain. Et l’absence d’engagement des membres européens de l’organisation. Soit le contraire de ce à quoi on assiste maintenant. Le plus bel exemple en est le doublement du budget de son armée décidé par l’Allemagne. Cet effort militaire européen et l’intégration de la Suède et de la Finlande permettraient aux États-Unis de réaffirmer leur leadership en Europe tout en libérant des moyens militaires pour s’engager sur deux autres fronts.

Celui de la Chine d’abord, Pékin pouvant être tentée par une aventure guerrière à Taïwan. Celui de la Corée du Nord ensuite, qui pourrait être “inspirée” par le hasardeux pari poutinien et franchir la frontière de la Corée du Sud. Même si l’on peut regretter que les investissements se fassent dans la défense plutôt que dans l’éducation, le développement durable ou des avancées sociales, ce renforcement est globalement une bonne nouvelle pour la stabilité du monde. Du moins le monde tel qu’il se comporte aujourd’hui…

Les conséquences redoutées

Bien entendu, une réaction “irrationnelle” de Vladimir Poutine ne peut être exclue. En février encore, nous étions nombreux à croire que le rassemblement de troupes russes à la frontière ukrainienne n’était qu’un bluff du maître du Kremlin pour écarter tout risque de répercussion militaire. Une réaction nucléaire? C’est possible. Mais peu probable. En tous les cas beaucoup moins depuis les dernières déclarations du président russe en matière d’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan: “Ce n’est pas une menace immédiate”.

Très nette marche arrière dans l’agressivité. Même si Poutine pointe une nouvelle ligne rouge (mais plus distante) à ne pas franchir: le type de déploiement d’infrastructures militaires. Une réaction tout en retenue lorsqu’on songe que le Kremlin avait notamment lancé son offensive contre l’Ukraine en raison de ses ambitions atlantistes… L’autre conséquence fâcheuse qui risque de se matérialiser a trait aux négociations avec la Turquie qui vont accompagner le processus d’adhésion.

Que va obtenir Erdogan contre son ralliement? Une interdiction des associations kurdes en Europe? Un alignement d’Europol sur la police turque en matière de dissidence? Est-ce que ces coups de canif démocratiques seraient de nature à inspirer d’autres pays? La Hongrie, par exemple? Ce qui est clair, c’est qu’il y aura des négociations, que la Turquie a la main et qu’Erdogan tirera son épingle du jeu. Une autre conséquence est le revers de la réaffirmation du leadership américain en Europe: l’effacement d’un leadership européen de la défense.

Les tentatives infructueuses de l’Union européenne de grouper ses achats d’armes sont les signes de l’absence d’un consensus politique en la matière. Mais le plus grand danger est à la fois militaire et légal et est lié à la temporalité du processus d’élargissement. Certains évoquent une adhésion “fast track” pour les deux candidats, entre “quelques semaines” et “fin 2022”. Le danger pour l’Europe – spécialement pour la Finlande et la Suède – se situe dans ce laps de temps. Être candidat et membre, ce n’est pas la même chose. L’article 5 ne sera pas activé durant cette période d’entre-deux…

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