OTAN: pourquoi la Turquie fait obstacle à l’adhésion d’Helsinki et Stockholm?

Ankara freine l'adhésion à l'OTAN de la Finlande et de la Suède. Erdoğan cite plusieurs raisons mais selon les analystes, il ne dit pas tout.

Erdoğan au sommet de l'OTAN de Watford
Recep Tayyip Erdoğan lors du sommet de l’OTAN de Watford (Royaume-Uni), le 4 décembre 2019 @Photonews

La Finlande et la Suède ont conjointement déposé mercredi leur candidature à l’Otan, mais leur adhésion fait toujours face à une menace de blocage par la Turquie.

Officiellement, le PKK au cœur des tensions

Ces demandes d’adhésion, conséquence directe de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ont été remises à 08h00 au secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, par les ambassadeurs suédois et finlandais, Klaus Korhonen et Axel Wernhoff. M. Stoltenberg a salué "un moment historique à un moment critique pour notre sécurité".

Alors que le président russe Vladimir Poutine a semblé mettre la sourdine lundi sur les menaces russes de représailles à une adhésion suédo-finlandaise, le principal obstacle semble désormais venir de l’intérieur de l’alliance. La Turquie s’oppose en effet à leur adhésion. Le président Recep Tayyip Erdogan a dit mercredi espérer que les autres pays de l’Alliance atlantique "entendront ses inquiétudes". "Nous ne pouvons dire oui", a-t-il répété. "Soutenir le terrorisme et demander (notre) appui est un manque de cohérence", a insisté le chef de l’Etat qui reproche aux deux pays nordiques d’héberger des membres du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, classé comme organisation terroriste par Ankara, ainsi que par les États-Unis et l’Union européenne.

"Notre seule attente est que l’Otan fasse preuve de bonne volonté envers les efforts légitimes de la Turquie pour protéger ses frontières", a-t-il poursuivi. Les combattants du PKK sont majoritairement installés dans les pays voisins de la Turquie: Irak, Iran et Syrie, qui abrite les Unités de protection du peuple (YPG), principale milice kurde dans le pays. "Aucun de nos alliés n’a jamais respecté ces inquiétudes, je ne parle pas de soutien", a-t-il appuyé.

Il reproche aussi à la Suède et à la Finlande d’avoir gelé des exportations d’armes vers la Turquie. Le président Erdogan a par ailleurs réitéré ses demandes d’extradition des "terroristes" hébergés par la Suède, auxquelles Stockholm, accuse-t-il, n’a jamais répondu. Il a rappelé qu’"une trentaine de demandes d’extradition" avaient été repoussées.

Officieusement, des raisons moins avouables

Depuis vendredi, le président turc s’oppose à l’élargissement de l’Otan à ces deux pays et ne cesse de réitérer son hostilité malgré les propos apaisants de son entourage. Les analystes estiment que l’Ankara cherche à obtenir des contreparties en échange de son feu vert, par exemple la levée du refus des États-Unis de leur vendre des chasseurs furtifs F-35, en raison de l’achat de missiles S-400 russes.

"Avec ces déclarations sur la présence du PKK en Scandinavie, Erdogan s’adresse avant tout à ses soutiens nationalistes en Turquie", pointe également à l’Express Karabekir Akkoyunlu, professeur de relations internationales à la SOAS University of London, qui juge que Erdoğan "n’a pas forcément de stratégie claire en tête". Marc Pierini, chercheur et ancien ambassadeur de l’Union européenne en Turquie, estime lui aussi qu’il s’agit avant tout de considérations internes à la Turquie, Erdoğan étant en mauvaise posture. Dans environ un an, les Turcs seront appelés à élire leur nouveau président et pour l’instant, Erdoğan est très en-deçà des intentions de vote de son principal opposant, le socio-démocrate Ekrem İmamoğlu (CHP). Près de 10% les séparent au second tour.

Autre facteur qui joue ici: les relations de la Turquie avec Moscou. "Ankara craint la réaction de la Russie, dont les forces encerclent la Turquie", analyse Bayram Balci, directeur de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (IFEA), à Istanbul. "Les Russes sont dans le Caucase, en mer Noire et la Syrie est devenue un protectorat russe. Du jour au lendemain, la Russie peut attaquer la ville syrienne d’Idlib et envoyer 2 millions de réfugiés syriens vers la Turquie, qui en accueille déjà 4 millions. Les Européens ne perçoivent pas ces menaces pour le pays".

Un blocage appelé à durer ou pas?

Une adhésion à l’Otan, qui nécessite une ratification – généralement parlementaire – des trente alliés actuels, prend généralement plusieurs mois. La Suède a dit s’attendre à ce que le processus prenne au maximum un an. Des consultations sont en cours pour tenter de lever l’opposition d’Ankara, selon des diplomates. Mais les ambassadeurs des pays membres, réunis mercredi matin au sein du Conseil de l’Atlantique nord (CAN), dans la foulée du dépôt des candidatures suédoise et finlandaise, n’ont réussi à prendre une décision sur le lancement de la procédure, a indiqué un diplomate de haut rang à l’agence Belga.

La solution au déblocage ne peut se faire que de manière bilatérale entre Ankara et Stockholm – et dans une moindre mesure avec Helsinki, a-t-il souligné en espérant qu’il s’agisse d’une question "de quelques jours". M. Stoltenberg a également proposé ses bons offices.

À Washington, la diplomatie américaine a aussi affiché un certain optimisme. "Nous sommes confiants dans notre capacité à préserver le consensus au sein de l’Alliance" en faveur de l’adhésion, a dit son porte-parole, Ned Price, à la presse, assurant que ce sentiment n’avait "pas changé" malgré les déclarations du président turc. Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, doit rencontrer mercredi son homologue Mevlut Cavusoglu à New York.

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