Les rescapés du Bataclan racontent leur vie "sur le fil"

Appelés à témoigner, les survivants des attentats du Bataclan racontent comment l'horreur qu'ils ont vécue continue de les poursuivre.

Entrée du Bataclan
Entrée du Bataclan, à Paris @BelgaImage

Ils se décrivent comme des "miraculés" mais leur vie est désormais "sur le fil". Une quinzaine de rescapés du Bataclan se sont succédé mercredi à la barre de la cour d’assises spéciale de Paris pour raconter leur 13-Novembre.

"Un jour, je n’ai plus dormi, plus une seconde"

Vanessa, Karena, Loïc, Robert, Naïma ou encore Siham, "moitié Marocaine, moitié Française" comme beaucoup des accusés dont Salah Abdeslam, ont raconté leur vie bouleversée depuis les attaques qui ont causé la mort de 130 personnes à Paris et Saint-Denis le 13 novembre 2015. Fait inhabituel dans un procès, les nombreuses parties civiles (plus de 2.400 au total), rescapés ou proches des victimes des attaques, ont droit de nouveau à la parole cette semaine avant que débutent les plaidoiries de leurs avocats à partir de lundi. Les parties civiles qui le souhaitaient avaient déjà eu l’occasion de s’exprimer à la barre de ce procès hors-norme en octobre.

Première à intervenir, Vanessa, 33 ans, la voix tremblante, raconte son déni le soir des attaques et longtemps après. "Tout va bien, tout va bien", se répète-t-elle, "comme un mantra" alors que les balles sifflent autour d’elle. "J’ai fait la technique des enfants quand ils ont peur : attendre à chaque minute la suivante en espérant que ce soit la dernière", dit-elle. "C’est comme ça que j’ai tenu 4 heures et demie", le temps que la police neutralise les assaillants du Bataclan… Les cinq années suivantes Vanessa a continué à faire "semblant que tout allait bien". "Et puis un jour, je n’ai plus dormi. Plus une seconde. Plus de repos (…) Avec la fatigue, j’ai commencé à penser de moins en moins que tout allait bien", dit-elle en sanglotant. Avoir la possibilité de témoigner devant la cour a ouvert un "espace d’humanité", dit la jeune femme orpheline à jamais de la Vanessa insouciante qu’elle était avant le 13-Novembre.

Karina, une Américaine s’exprimant en français, a la voix qui s’étrangle quand elle raconte le bruit étrange qu’elle entendait depuis le "tout petit placard" où elle s’était cachée au début de l’attaque. "Je croyais que c’était de la musique et puis j’ai réalisé que c’étaient les gémissements des gens en train de mourir". Karina a survécu. "J’étais sauvée", dit-elle. Sauf que "le lendemain, j’ai découvert le stress post-traumatique. Mon fils de 5 ans a juste fermé un jouet qui a fait clic. Et moi, j’ai eu très peur. Et c’est comme ça depuis". Ses enfants ont "absorbé" le stress de leur mère. "C’est toujours difficile pour mes enfants. Et ça, ça me crève le cœur".

"Je hais et je n’en ai pas honte"

Les témoignages se poursuivent et il apparait que la souffrance qui empoisonne la vie des rescapés demeure intacte plus de six ans après les attentats. Souvent un sentiment de culpabilité ronge les survivants. "Si la balle n’a pas explosé mon genou au moment de l’impact c’est parce qu’elle avait traversé plusieurs corps avant moi", dit Emmanuel. "Je ne comprends pas pourquoi nous on est miraculés et qu’il y a ces gens qu’on laisse derrière", dit Cyprien, accompagné à l’audience par de nombreux amis pour ne pas flancher.

"Après les attentats, il y a eu une espèce d’injonction à ne pas avoir de haine. À ne pas s’abaisser. Et au début, je me suis dit que j’étais très content de ça. Mais en fait, oui, je hais", dit François en se tournant vers le box des accusés. "Je hais. Et je n’en ai pas honte. C’est normal. Je hais toutes les personnes qui ont pris toutes ces vies, en ont détruit beaucoup d’autres et ont essayé d’en prendre d’autres, dont la mienne. J’ai encore une colère sourde au fond de moi". Naïma qui avait seulement 16 ans le 13-Novembre s’adresse elle aussi aux accusés.

"Qu’est-ce que vous allez retenir de tout ça, vous les accusés, vous dont le regard me pèse le plus?". Dans le box, personne ne bronche. "Je suis sur le fil, parfois le fil est tordu, parfois le fil lâche", dit Naïma, toute frêle et tremblante. "Je travaille tous les jours à me tenir sereinement sur ce fil pour la vie, avec ceux que j’aime", dit-elle émue aux larmes.

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