France: une gauche unifiée pourrait-elle s’imposer face à Macron?

La gauche française compte sur sa dynamique pour gagner les législatives voire arriver à Matignon, malgré les obstacles en vue.

Affiches électorales de LFI
Affiches électorales de LFI pour les législatives françaises, le 3 mai 2022 à Paris @BelgaImage

Coup de théâtre politique ce mercredi en France. Le parti de gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon, La France Insoumise (LFI), a conclu ce mardi soir un accord de coalition avec le parti socialiste (PS). Le conseil national du PS doit se réunir pour l’avaliser ou pas, ce qui se ferait probablement ce jeudi vers 19h. Si cela se confirme, ce serait un acte historique. Extrêmement fragmentée depuis la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, la gauche française ne formerait désormais qu’un bloc. Un tremplin inespéré pour Jean-Luc Mélenchon qui espère ainsi l’emporter lors des législatives de juin prochain et devenir Premier ministre. Mais avec un PS très divisé et les incertitudes du système électoral français, cet objectif s’annonce comme un véritable défi.

S’inspirer de la présidentielle pour imaginer les législatives

Les législatives ont pour but d’élite les députés de l’Assemblée nationale, la chambre basse du Parlement. Il existe 577 sièges, un pour chaque circonscription électorale. Une configuration qui rend très difficile la réalisation de projections. Il faudrait pour cela étudier les intentions de vote dans chacune de ces 577 zones. Autant dire que la tâche est ardue.

Il n’est donc possible que de se baser sur des estimations très floues pour se faire une idée des chances d’une gauche unifiée lors de cette élection. Une première méthode est de se baser sur les résultats du premier tour de la présidentielle, le 10 avril dernier. Jean-Luc Mélenchon est alors arrivé en tête dans 104 circonscriptions (contre 67 en 2017). Il arrive ainsi loin devant Emmanuel Macron qui renforce même son score d’il y a cinq ans, passant de 242 à 267 circonscriptions. Marine Le Pen est quant à elle arrivée première dans 206 autres, en baisse par rapport aux 216 de 2017.

Une prédiction très imparfaite

Ces résultats, s’ils donnent une indication sur les rapports de force entre partis, ne sont toutefois en rien une prédiction exacte pour les législatives à venir. En atteste la composition actuelle de l’Assemblée nationale. Si le parti présidentiel, La République en marche (LREM) possède bien 267 sièges (soit un montant proche du chiffre cité ci-dessus pour la présidentielle), ceux de Mélenchon et Le Pen sont réduits à l’état de miettes. LFI ne détient que 17 sièges (c’est-à-dire moins que les 25 du PS), alors que le Rassemblement national (RN) n’en a que 8.

Pour comprendre pourquoi ces deux partis sont si peu représentés, il faut voir comment se déroule une législative. Le vote se fait selon un scrutin majoritaire à deux tours. À l’issue d’un premier tour, un candidat député peut être directement élu s’il recueille la majorité absolue de voix tout en représentant au moins 25% des électeurs inscrits, ce qui est rare. Sans cela, il faut passer par un second round. N’y sont représentés que les candidats ayant obtenu au moins 12,5% des voix des électeurs inscrits (si un seul ou aucun d’entre eux ne remplit ce critère, seuls les deux premiers vont au second tour). Il peut ainsi y avoir des triangulaires (avec trois candidats) ou même des quadrangulaires (avec quatre). Ce système incite aux rassemblements contre les extrêmes, comme lors du second tour de la présidentielle, ce qui explique la faible représentation de LFI et du RN au Parlement. C’est pour cette raison que s’inspirer du résultat du premier tour de la présidentielle ne donne tout au plus qu’une indication pour le premier tour des législatives. Il est difficile de savoir ce qu’il en serait au second.

Un sondage prometteur pour une gauche unifiée

Une autre solution pour imaginer le résultat des législatives, ce sont les traditionnels sondages. En l’occurrence, Harris Interactive vient de publier une enquête sur le sujet, réalisée du 29 avril au 2 mai dernier. Il en ressort qu’une coalition rassemblant PS, écologistes (EELV), LFI et parti communiste français (PCF) pourrait remporter 33% des voix (voire 1-2% en plus si le Nouveau parti anticapitaliste rejoint la gauche unifiée). Le parti présidentiel rassemblerait 24%, ou 33% en cas de coalition avec les partis de droite LR (Les Républicains) et UDI. Le RN aurait 23% des votes (ou 30% dans le cas pour l’instant improbable d’une coalition avec le parti d’Éric Zemmour et celui de Nicolas Dupont-Aignan).

Ce sondage semble donc prometteur pour une coalition de gauche, surtout que LFI ne récolterait en solo que 19%. Mais ce serait oublier qu’il s’agit d’une enquête au niveau national qui ne représente que très imparfaitement ce qui pourrait se passer dans telle ou telle circonscription. Notons aussi que seuls 2.343 personnes ont été sondées (ce qui fait peu pour représenter 577 circonscriptions). Bref, difficile d’en tirer une conclusion quelconque.

Entre les sondages nationaux et le résultat final, un gouffre

Outre un grand nombre de sièges, ce que peut espérer une gauche unifiée, c’est au moins de voir Emmanuel Macron perdre sa majorité à l’Assemblée nationale. Cela inciterait le locataire de l’Élysée à former avec elle un gouvernement de cohabitation. Pour l’instant, le parti présidentiel compte un total de 346 sièges sur 577 grâce au soutien du parti centriste de François Bayrou, le Modem (57 sièges), et du groupe de centre-droit Agir ensemble (22). Si la coalition d’Emmanuel Macron n’arrive pas à rassembler 289 sièges, elle devra chercher des soutiens ailleurs… à gauche par exemple.

Oui, mais ce serait oublier que LREM n’aurait pas que "l’option gauche unifiée" à sa disposition. Si le PS s’allie avec LFI, plusieurs députés socialistes ont déjà prévenu qu’ils concourraient seuls. S’ils se font réélire, ils pourraient soutenir un gouvernement macroniste. Une perspective encore plus probable si le PS finit par refuser la coalition avec LFI (pour l’instant, le PS obtient 7% dans les sondages nationaux). À droite, LR pourrait perdre des plumes suite à la défaite sanglante de sa candidate à la présidentielle, Valérie Pécresse (qui n’a obtenu que 4,78% des voix). Pour autant, il n’est pas impossible non plus qu’elle garde une partie non négligeable de ses 101 sièges actuels. Ce serait du pain bénit pour LREM, alors que plusieurs élus LR sont déjà tentés de rejoindre le camp d’Emmanuel Macron.

Mélenchon Premier ministre?

Autrement dit, si Jean-Luc Mélenchon veut devenir incontournable, il faudrait que LREM subisse une défaite assez lourde tout en ayant une gauche unifiée forte, ce qui ferait d’elle le seul partenaire possible (l’option RN étant évidemment écartée pour le parti présidentiel, à moins d’une victoire écrasante et très improbable en l’état). Le chef de file de la gauche pourrait alors vraiment espérer devenir Premier ministre… à condition qu’Emmanuel Macron soit d’accord, puisque c’est lui qui décide.

Une telle décision du président serait toutefois une nouveauté dans l’histoire de la Cinquième République française. Pour l’instant, on compte trois cas de gouvernement de cohabitation et à chaque fois, le président a dû nommer Premier ministre la personnalité choisie par le clan politique avec lequel il a dû composer. C’était le cas en 1986 lors de l’arrivée à Matignon de Jacques Chirac, puis en 1993 avec Édouard Balladur, tous les deux sous Mitterrand. En 1997, idem avec Lionel Jospin, cette fois-ci lors de la présidence de Chirac. Ici, tous les partis de la coalition de gauche ont reconnu Jean-Luc Mélenchon comme leur leader. Il s’imposerait donc logiquement comme Premier Ministre, après une belle série de prérequis à remplir.

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