Le droit à l’avortement remis en question aux USA: avec quelles conséquences?

Avorter aux Etats-Unis pourrait relever du parcours du combattant dans les prochains mois. Une décision de la Cour suprême est attendue et pourrait bien révoquer la décision Roe v. Wade qui consacrait le droit à l’avortement depuis 1973. Les conséquences seraient particulièrement dures pour les Américaines.

Anti-avortement @BelgaImage
Anti-avortement @BelgaImage

En 1970, Norma McCovrey a 21 ans lorsqu’elle tombe pour la troisième fois enceinte. Pour elle, c’en est trop. Aller au terme de sa grossesse est inenvisageable. Mais la loi texane est claire. Dans cet État, l’avortement est un crime. Et au Texas, les responsables de crime, on les exécute. Ne souhaitant ni donner la vie, ni la perdre, la jeune Américaine se tourne vers les voies légales pour faire entendre sa cause. Une plainte est déposée devant le tribunal du Texas où est assigné Harry Wade, procureur de Dallas et représentant de l’État du Texas. La législation texane anti-avortement y est débattue.

Au terme de la procédure, Norma McCovrey, sous le pseudonyme de Jane Roe, se voit d’abord déboutée par le tribunal fédéral. Mais loin de jeter les armes, elle se tourne vers la plus haute instance judiciaire américaine: la Cour suprême. Elle rendra sa décision le 22 janvier 1973. Trop tard pour Norma McCovrey. Contrainte d’assumer sa grossesse jusqu’au bout, elle accouchera de son troisième enfant avant de la placer à l’adoption. Mais son combat n’aura pas été vain.

Sept juges sur neuf donneront raison à Jane Roe. La consécration du droit à la vie privée dans la constitution américaine comprend la liberté pour les femmes de recourir à l’avortement. "Une loi du type de celle du Texas qui fait de l’avortement un crime, sauf quand la vie de la mère est en danger, sans tenir compte du stade de la grossesse ni des autres intérêts en jeu, viole le quatorzième amendement de la Constitution", assuraient les juges de l’époque. L’affaire Roe v. Wade entrait dans l’histoire comme ayant permis aux femmes américaines de pouvoir enfin pleinement disposer de leur corps.

Et aujourd’hui ?

Mais à l’aube de son cinquantième anniversaire, cette décision semble plus fragile que jamais. La Cour suprême, aujourd’hui entre les mains d’une majorité de juges conservateurs, s’apprête à renverser la table.

Dans une affaire opposant l’État du Mississippi et la seule clinique d’avortement de cet État, "la Pink house", c’est le droit à l’avortement qui est directement remis en cause.

Pour Kimberly Kelly, sociologue et spécialiste des genres au Mississippi, la révocation de ce droit toucherait d’abord les femmes américaines les plus précarisées. Elle confie à Radio-Canada: "Si le Mississippi voulait vraiment réduire les avortements, il prendrait des mesures proactives pour réduire le nombre de grossesses non désirées et pour offrir du soutien aux familles. Mais il n’est intéressé par aucune de ces pistes. Il y a une grande corrélation entre les grossesses non désirées, la pauvreté et la race au Mississippi. Beaucoup de femmes afro-américaines se voient refuser l’accès à la contraception, entre autres problèmes d’accès aux soins de santé."

Pour elle, il ne fait aucun doute. Dès la décision Roe v. Wade révoquée, l’avortement redeviendra illégal au Mississippi, État religieux et conservateur par excellence. Il restera alors la prévention, pour éviter les grossesses non-désirées. Mais ce n’est pas tout. Kimberly Kelly l’assure: "Il faudra organiser le stockage des médicaments nécessaires à l’avortement et des collectes de fonds pour financer les interruptions de grossesse. Ils devront soutenir les femmes à sortir de leur État pour se faire avorter. Mais dans l’immédiat, les pro-avortements doivent essayer de faire en sorte d’éviter que la télémédecine soit interdite. Il faut que les femmes du Mississippi puissent obtenir un rendez-vous avec un médecin de l’Illinois qui pourra lui prescrire le médicament nécessaire pour se faire avorter pour ensuite le réceptionner par la poste."

Elle va plus loin: "Certains en appellent à former plus de gens capables de pratiquer un avortement au premier trimestre d’une grossesse, ce qui ne requiert pas de diplôme de médecine. C’est d’ailleurs souvent arrivé, avant la légalisation de l’avortement. Il y avait des réseaux entiers de personnes qui apprenaient à le faire. Et je crois que ça redeviendra d’actualité."

Souffrances physiques et psychologiques

La réalité des avortements clandestins rappelle également toutes les souffrances physique et psychologique que cela engendre : "Je crois que le seul avortement autogéré qui semble sécuritaire est celui qui recourt aux médicaments. Et ce ne sont pas toutes les femmes qui seront capables de s’en procurer. Bon nombre d’entre elles ne sauront pas faire autrement qu’en provoquant une fausse-couche ou en se blessant."

Une autre solution, audacieuse, hasardeuse, pour ne pas dire cynique, a aussi été apportée par Amy Coney Barrette, magistrate conservatrice à la Cour suprême nommée 2020 par le Président Trump. Accoucher pour mettre à l’adoption. Voilà l’alternative suggérée par cette mère de sept enfants pour rester dans la légalité. Interpellant.

La décision finale de la Cour suprême est attendue au plus tard pour juillet prochain. Neuf juges auront à se prononcer.  Six conservateurs, trois démocrates. Six hommes, trois femmes. Le droit des femmes américaines à avorter est entre leurs mains.

Sur le même sujet
Plus d'actualité