Comment les médias russes mettent en scène une "guerre mondiale"

Logo de la chaîne russe RT
Logo de la chaîne russe RT, le 6 mars 2022 @BelgaImage

Ces derniers jours, vu de Russie, l’émergence d’une "Troisième Guerre mondiale" paraît proche. C’est en tout cas la position du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui estime que ce "danger est grave, il est réel, on ne peut pas le sous-estimer". Mercredi, le président Vladimir Poutine embraye en évoquant l’utilisation "d’autres armes si nécessaire", semblant à nouveau agiter l’épouvantail du nucléaire. Des paroles menaçantes mais mesurées comparé au ton employé par les médias russes. Pour le coup, la bienséance est définitivement reléguée au placard pour évoquer sans détours les messages édulcorés du Kremlin.

"Nous irons au paradis, eux vont simplement crever"

Que ce soit sur une chaîne généraliste comme Rossiya-1 ou d’info en continu à l’instar de RT, toutes deux détenues par l’État russe, les présentateurs rivalisent par leurs prises de parole vindicatives et martiales. Un exemple: Margarita Simonyan. Cette semaine, cette journaliste de RT n’a pas mâché ses mots. "Connaissant notre leader Vladimir Vladimirovitch Poutine, l’idée que tout se termine par une attaque nucléaire me semble plus probable que tout autre scénario", dit-elle. "Soit nous perdons en Ukraine, soit la Troisième Guerre mondiale commence. […] C’est comme ça. Nous irons au paradis, eux vont simplement crever. De toute façon, tout le monde meurt un jour". Sur Rossiya-1, le présentateur Vladimir Solovyov adopte une position similaire. Là aussi, les Russes auraient une place promise au "paradis".

Dans son émission "60 Minutes" diffusée sur Rossiya-1, Olga Skabeyeva, défenseuse acharnée du prestige de Vladimir Poutine, n’hésite pas à viser directement l’OTAN. Très remontée après le naufrage du croiseur Moskva (coulé par des missiles envoyés d’Ukraine selon Kiev, ou à cause d’un incendie selon Moscou), elle entre dans une colère noire. Pour elle, la perte de ce navire de guerre signe la véritable entrée en "guerre" de la Russie (alors que ce terme est en théorie interdit par le Kremlin, qui préfère parler en Ukraine d’une "opération spéciale"). "La Russie se bat désormais non seulement contre les armes fournies par l’OTAN, mais aussi contre l’alliance elle-même", juge-t-elle, ajoutant que le soutien de l’OTAN à Kiev revenait à entrer directement en guerre contre Moscou. "L’escalade que nous voyons peut certainement être appelée la troisième guerre mondiale. C’est tout à fait certain".

La liberté d’expression à la russe

Plus globalement, les médias russes ne cessent de diaboliser l’Occident et les autorités ukrainiennes, ce qui ne laisse évidemment pas de marbre la population. Ce jeudi, les équipes d’Envoyé spécial en donnent un bel exemple en partant à la rencontre des Russes qui reprennent le langage utilisé par les émissions télé sur l’Ukraine. "On sait que ne peut plus vivre à côté d’un État devenu aussi hostile et agressif contre les Russes parce qu’ils sont Russes. C’est le nazisme qu’on voit renaître", assure une habitante.

Le journaliste Vladimir Solovyov est lui aussi interrogé. "Je vous plains, vous médias étrangers, parce que vous ne savez pas ce que c’est la liberté d’expression", dit-il. "En Russie, nous avons tous les points de vue tandis que vous, vous avez supprimé des médias russes. Comment pouvez-vous connaître la vérité?". Un discours qui ne tient pas la route, comme le fait remarquer Envoyé spécial. Deux lois russes verrouillent complètement l’information et toute critique de l’armée est assimilée à la diffusion de fausses nouvelles, avec 15 ans de prison à la clé. Les journalistes qui critiquent la ligne du Kremlin sont fréquemment qualifiés de "traitres" et ostracisés. Facebook, Twitter et Instagram sont bloqués. Le journal indépendant Novaïa Gazeta est quant à lui suspendu, tout comme la chaîne de radio Écho de Moscou. À la télé, la chaîne indépendante Dojd a cessé d’émettre. Ses journalistes ont dû fuir le pays, notamment en Géorgie d’où ils tentent de faire leur travail d’information via Youtube, le tout avec peu de moyens financiers.

Une armée russe sacralisée

En Belgique, la VRT s’est elle aussi immergée dans les récits des médias russes. La bataille de Marioupol est notamment traitée de long en large, preuve du poids symbolique que la Russie accorde à la prise de cette ville de la Mer noire. Les images montrent ainsi le "drapeau de la victoire qui flotte" au-dessus de cette ville qui "est à nous", selon les journaux de Moscou, alors que des combats ont toujours lieu. Une habitante apparaît comme étant "tellement reconnaissante" envers les soldats russes, qualifiés par la télévision de "héros".

Sur les chaînes russes, ces combattants sont comme sacralisés, préférant capturer des ennemis ukrainiens de la manière la plus respectueuse possible. Eux ne seraient coupables d’aucune torture ni d’attaques sur les civils. Qu’en est-il de massacres comme celui de Boutcha? Un simple "fake news" mis en scène par l’Ukraine selon les médias. Pareil pour le bombardement d’une maternité à Marioupol. Dans tous les cas, la Russie a le beau rôle. Que pensent vraiment les Russes de ce flot d’éloges sur leur armée? Difficile de le dire. Seul indice: selon un sondage de l’institut russe indépendant Levada, 83% de la population soutiendrait l’action de Vladimir Poutine en Ukraine.

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