"Poutine veut nier l’existence même de l’Ukraine"

Aude Merlin, professeure en sciences politiques à l'ULB, analyse la situation en Ukraine et le discours de Poutine.

guerre en Ukraine
Des familles fuyant la région du Donbass. © BelgaImage

La guerre en Ukraine risque-t-elle de s’intensifier dès lors que le conflit semble prendre un peu plus d’ampleur dans la région du Donbass? " Cela fait huit ans que la guerre a éclaté dans le Donbass. Avant l’invasion intensive russe actuelle, on comptait déjà plus de 13.000 morts, dont plus de 3.000 civils ", a débuté Aude Merlin. La professeure en sciences politiques à l’ULB explique que le fait que le conflit ukrainien se localise à nouveau dans cette zone prouve bien que les forces militaires russes éprouvent des difficultés, elles se replient. Dans le même temps, elles redoublent également de violence pour conquérir les parties du Donbass qui n’étaient pas encore sous leur contrôle. " Ce que l’on voit, c’est une logique dans la trajectoire politique russe extérieure vis-à-vis de l’Ukraine avec un discours de Vladimir Poutine qui vise à nier l’existence même de l’Ukraine ", poursuit l’experte.

Pour expliquer ce constat, Aude Merlin avance que le président russe n’a jamais accepté l’effondrement de l’empire soviétique. " Le fait que l’Ukraine soit centrale à la fois sur le plan démographique, économique et géopolitique entre l’Union européenne et la Russie et le fait que le peuple ukrainien soit un peuple slave, Vladimir Poutine ne supporte pas l’idée de l’indépendance ukrainienne et de sa propre identité (…) Il ne veut pas que l’Ukraine se rapproche de l’UE et de l’Otan et qu’elle se démocratise car ça pourrait donner des idées à la population russe qui est sous un régime autoritaire très répressif ", détaille Aude Merlin. De fait, selon elle, Vladimir Poutine ne désire pas forcément conquérir tout le territoire ukrainien mais il ne souhaite surtout pas qu’il y ait de divergence entre le cours politique ukrainien et russe.

Ainsi, Vladimir Poutine, dans sa narration et dans son discours, monte en escalade, notamment en ce qui concerne les menaces d’attaques nucléaires. " On ne sait pas dire s’il passera à l’attaque mais Vladimir n’est pas s’en savoir qu’en face de lui il y a d’autres armes nucléaires et encore plus puissantes (…) Tant qu’on ne pensera pas à ce qu’était l’empire russe et puis l’Union soviétique avec des réactualisations de logique impériale, on ne pourra pas penser la question ukrainienne en terme de libération nationale. "


Face à cette guerre en Ukraine, nous pouvons nous interroger: est-ce que les sanctions économiques ont un impact en Russie ? " Il faut savoir qu’il y a une certaine consanguinité entre le pouvoir économique et politique en Russie et pour l’instant les oligarques, qui sont à des endroits stratégiques, restent loyaux à Vladimir Poutine. Même si certaines personnalités prennent position, le socle oligarchique reste lui en place (…) Si les démocraties appliquent des sanctions c’est car elles ne veulent pas faire la guerre (…) Si les sanctions continuent de s’amplifier, elles risquent d’avoir un réel impact. Les Russes ne sont par exemple plus capables de produire certains types de tanques car ils n’ont plus les composantes nécessaires. Si l’UE arrêtait d’acheter le gaz russe, la Russie serait en difficulté pour financer cette guerre ", révèle l’experte en sciences politique.

Enfin, elle explique que le discours de Poutine justifiant le conflit ukrainien fonctionne sur une partie de la population mais qu’une autre part continue elle d’être contre cette guerre. " Une partie de ceux qui sont en désaccord est partie et les autres qui sont restés tentent de continuer à manifester leur désaccord, mais le système répressif est si fort que c’est compliqué. Le simple fait de parler de la notion de guerre là-bas est punissable de 15 ans de prison, car Vladimir Poutine se refuse à employer ce terme (…) Les Russes qui souhaitent échapper à la propagande et s’informer correctement doivent s’équiper de VPN et utiliser les médias alternatifs. Mais malgré tout cela, une large partie de la population russe soutien Vladimir Poutine pensant que la Russie fait le bien en Ukraine. S’il utilise la notion de dénazification, ce n’est pas un hasard: cela fait écho à la victoire des forces soviétiques contre le fachisme allemand en 1945, ce qui est un véritable discours politique en Russie au vu de l’immense sacrifice humain ", conclut Aude Merlin.

Certains experts assurent d’ailleurs que Vladimir Poutine aimerait gagner cette guerre et mettre fin au conflit le 9 mai prochain, jour où les Russes célèbrent la " victoire de la Grande Guerre patriotique ".

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