Guerre en Ukraine: les sanctions contre la Russie sont-elles efficaces?

Les cinq vagues de sanctions commencent à faire des ravages en Russie. La population s’inquiète pour son pouvoir d’achat. Mais la priorité de Poutine n'est pas l'économie.

des citoyens russes face aux sanctions occidentales
Malgré les premiers effets des sanctions occidentales – ici la fermeture des magasins Ikea -, le président Poutine bénéficie encore du soutien massif de la population russe. © BelgaImage

L’usure économique

Parmi ses grands succès, Vladimir Poutine compte la relève économique de son pays. Certes, Moscou connaît depuis quelques années certaines faiblesses, dont l’instabilité du rouble sur les marchés des devises et une crise financière liée à des facteurs extérieurs, le Kremlin étant dépendant de l’économie mondiale. Cependant, les Russes savent aussi qu’après septante-deux ans de communisme et huit années d’un capitalisme irréfléchi importé par les Américains après la guerre froide, leur président, arrivé au pouvoir en 1999, a été l’homme capable de redresser l’économie nationale, de redonner de l’espoir à la jeunesse et de rétablir les salaires qui n’étaient plus payés aux fonctionnaires. À cause de sa guerre en Ukraine et des sanctions économiques que les Occidentaux imposent à Moscou en guise de réaction, voilà que les inquiétudes d’antan refont surface.

Via les sanctions, l’Union européenne et ses États membres ont gelé les avoirs russes. La Belgique l’a fait pour près de 200 milliards d’euros. En réalité, il s’agit surtout de transactions finan­cières rendues impossibles. Ce gel des dépenses crée des pertes de rentrées d’argent considérables dans les caisses du Kremlin. Il engendre aussi un ralentissement de la production nationale, et donc de l’économie. Par ailleurs, l’embargo sur le charbon et la fermeture des ports européens aux navires russes, prononcés dans le cadre du cinquième volet des sanctions européennes, pèsent lourdement sur la Russie. Bruxelles verse en effet 20 millions de dollars par jour à Moscou pour le charbon. Dès l’entrée en vigueur de la mesure, au mois d’août, Poutine devra donc se passer de ces rentrées financières.

Jamais un pays du G20 n’avait subi des mesures de rétorsion d’une telle ampleur. Ainsi, pose l’économiste Bruno Colmant, président du Belgian Finance Center, on estime un recul du PIB d’une dizaine de points pour l’année 2022 et une inflation pouvant atteindre les 23 %. Une situation qui inquiète évidemment les citoyens. “La Russie est un grand pays en taille, mais avec un PIB du niveau de l’Espagne. En raison de ses ressources naturelles, sa puissance n’en demeure pas moins colossale. L’économie est toutefois bien organisée. Selon moi, si une disruption devait advenir, ce serait à cause d’un défaut de paiement de la dette si la Russie ne parvient pas à honorer ses engagements financiers auprès de ses créanciers, notamment ­occidentaux”, soutient l’économiste.

La résistance d’un président

On ne peut pas com­prendre la Russie par la voie de la raison”, ­écrivait au XIXe siècle le poète ­Fiodor ­Tiouttchev. Voilà pourquoi, explique le professeur de relations entre l’UE et la Russie de l’UCLouvain Tanguy de Wilde d’Estmael, les sanctions européennes ne pousseraient pas Poutine dans la voie de la paix en Ukraine. L’expert estime que les sanctions économiques imposées par l’Union européenne sont pensées sous l’angle du “cartésianisme occidental”. “Le calcul coût- bénéfice occidental n’est pas celui de la Russie. Vladimir Poutine table plutôt sur la résilience de son pays et de sa population. Il considère que la sécurité nationale prime sur l’économie”, décrypte Tanguy de Wilde d’Estmael. Poutine ne porte pas non plus d’œil­lères. “Il n’est pas aussi isolé que d’autres, comme un Saddam Hussein. Poutine connaît le monde, certains membres de sa famille vivent à l’étranger, lui-même est polyglotte. Malgré tout, il prend le risque d’assumer les sanctions économiques.

Il constate évidemment les résis­tances européennes à faire preuve de courage politique. En effet, l’UE peine à prononcer un embargo contre le gaz ou le pétrole russe. Or elle verse chaque année 850 millions d’euros pour ces deux matières. Indirectement, l’Occident finance donc la guerre de Poutine alors que de l’autre côté, il apporte des aides financières à l’Ukraine. “L’UE a une relation mutuelle avec la Russie. Elle ne peut pas se passer de toutes ses relations commerciales du jour au lendemain au même titre que Moscou ne peut pas en un claquement de doigts rediriger les pipelines actuellement vers l’ouest, vers l’est et la Chine. L’interdépendance a un coût et met en lumière des paradoxes. Nos pays paient chaque jour de l’argent à des entreprises dont une partie des recettes, via les impôts, revient au Kremlin.” Pour preuve: selon la Banque nationale de Belgique, les sanctions ont déjà causé une baisse de production de 9 % des entreprises belges.

Il est donc peu probable que la ­contraction économique fasse plier Poutine. Par contre, si la récession devait toucher trop lourdement la population, le président tout- puissant pourrait ne plus faire l’unanimité. “Néanmoins, on en est encore relativement loin. Dans les enquêtes d’opinion Levada, assez crédibles, ­Poutine jouit encore du soutien de plus de 80 % du peuple”, conclut Tanguy de Wilde d’Estmael.

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