Pourparlers russo-ukrainiens à Istanbul: où en sont les négociations?

Kiev et Moscou ont récemment vu leurs positions évoluer, ce qui permettrait peut-être d'avancer vers un éventuel compromis encore très incertain.

Pourparlers russo-ukrainiens à Istanbul
Sommet d’Istanbul sur les pourparlers russo-ukrainiens, le 29 mars 2022 @BelgaImage

Les pourparlers entre la Russie et l’Ukraine ont débuté ce mardi matin dans le palais de Dolmabahçe, à Istanbul. Jouant un rôle de médiateur, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que la Russie et l’Ukraine ont toutes deux "des préoccupations légitimes". Le 10 mars dernier, une précédente réunion à Antalya avec les ministres des Affaires étrangères russe et ukrainien n’avait abouti sur aucune réelle avancée. Cette fois-ci, les lignes commencent à bouger dans le discours des deux parties.

L’Ukraine change de ton sur sa neutralité et son intégralité territoriale

Là où les changements sont les plus flagrants, c’est dans la discussion sur la neutralité militaire de l’Ukraine. D’abord opposé à cette revendication phare de Moscou, le président ukrainien Volodymyr Zelensky commence à se montrer plus ouvert à ce propos, se disant "prêt à y aller". "Ce point des négociations est compréhensible pour moi et il est en discussion, il est étudié en profondeur", a-t-il déclaré à des médias russes indépendants. Cela pourrait notamment se faire via un référendum organisé en Ukraine, mais seulement une fois que les troupes russes se seraient retirées. Mi-mars, Volodymyr Zelensky déclarait déjà qu’"il est évident que l’Ukraine n’est pas membre de l’OTAN". "Nous le comprenons. Nous avons entendu pendant des années que les portes étaient ouvertes, mais nous avons aussi entendu que nous ne pourrions pas adhérer. C’est la vérité et il faut le reconnaître", ajoutait-il. Les pourparlers de ce lundi auront ainsi pour objet "les garanties de sécurité et la neutralité, le statut dénucléarisé de notre État", a déclaré Zelensky le week-end dernier, allant ainsi dans le sens du statut "neutre et non nucléaire" de l’Ukraine voulu par Vladimir Poutine.

L’autre changement côté ukrainien, c’est le ton adopté sur l’intégrité territoriale du pays. "Je comprends qu’il est impossible de forcer complètement la Russie à quitter le territoire ukrainien. Cela conduirait à la Troisième Guerre mondiale. Je le comprends et c’est pourquoi je parler d’un compromis. Retourner là où tout a commencé et ensuite nous essayerons de résoudre le problème du Donbass", a également dit le président Volodymyr Zelensky aux journalistes russes. S’il ne dit pas clairement être prêt à renoncer à la souveraineté ukrainienne sur le Donbass et la Crimée, cette intervention permet néanmoins d’imaginer un accord sur ces questions clés pour la Russie. Ce lundi, soit le lendemain de cette interview du président ukrainien, le leader du territoire séparatiste de Lougansk, a d’ailleurs annoncé que son entité pourrait organiser "dans un avenir proche" un référendum sur le rattachement à la Russie.

La Russie prête à laisser partir Kiev pour l’UE?

Un retrait des troupes russes vers le Donbass pourrait éventuellement aider à discuter du destin de ce territoire. Or justement, de son côté, la Russie a étonné en annonçant un revirement stratégique sur le terrain: "concentrer le gros des efforts sur l’objectif principal: la libération" du Donbass. Pour le renseignement militaire ukrainien, cette décision reflète l’échec de la Russie "à prendre Kiev et à renverser le gouvernement ukrainien".

Est-ce que cela veut dire que les fronts autres que celui du Donbass pourraient s’effriter, voire s’effacer? À Kiev, la population reste prudente sur ces déclarations, surtout que l’armée russe reste présente dans les banlieues ouest, nord et est. Néanmoins, l’Ukraine commence à se prévaloir de reconquêtes autour de la capitale, comme à Irpin et Rudnyts’ke. Au nord-est, l’armée ukrainienne affirme avoir repris le contrôle de Trostianets, une ville à l’ouest de Kharkiv et à une vingtaine de kilomètres de la frontière russe. Une contre-offensive ukrainienne est également en cours à Kherson, seule grande ville occupée entièrement par les Russes. Enfin, la Russie a confirmé ce mardi vouloir réduire "radicalement" son activité militaire en direction de Kiev et Tcherniguiv (nord-est). Si ce mouvement tend à se confirmer, cela pourrait représenter un tournant majeur dans la guerre.

La Financial Times assure aussi que la Russie pourrait faire de réelles concessions. Moscou serait ainsi peut-être en position de renoncer à une "dénazification" de l’Ukraine, ce qui dans son langage s’apparente plutôt en réalité à l’imposition d’un régime pro-russe. Le Kremlin pourrait aussi accepter que l’Ukraine adhère à l’Union européenne (UE) à une condition: que cela n’implique pas d’alliance militaire. Cette exigence pourrait cela dit créer quelques tensions avec l’UE puisque son traité fondateur énonce qu’"au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies".

Des questions en suspens

Est-ce que cela veut dire que neutralité et adhésion à l’UE sont incompatibles? Pas forcément. Mi-mars, Moscou a déjà suggéré à Kiev de suivre les modèles autrichien et suédois, ces deux pays étant membres de l’UE mais pas de l’OTAN car officiellement neutres, bien que chacun ait sa propre armée. À l’époque, Kiev avait rejeté cette hypothèse, estimant que le fait d’être en guerre avait pour conséquence que "le modèle ne pouvait être qu’ukrainien". Depuis ce week-end, les lignes ont bougé. La neutralité est désormais au goût du jour mais pourrait-elle être adoptée en pleine guerre? Probablement pas et c’est visiblement pour cela que Zelensky insiste pour organiser d’abord un référendum sur le sujet avant de promettre la neutralité de l’Ukraine. Un arrêt des combats semble donc un prérequis. C’est d’ailleurs la priorité établie par Kiev à l’heure actuelle, celle d’un cessez-le-feu "durable", comme l’a déclaré le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kouleba. Cela doit permettre en même temps de répondre à la crise humanitaire à Marioupol, ville au bord de la mer d’Azov où près de 160.000 personnes seraient encore coincées par le blocus russe.

Puis quelle forme prendra cette neutralité? Le président ukrainien a dit ce dimanche qu’il serait prêt à accepter ce statut à condition que des garanties de sécurité absolues soient assurées. "Je ne veux pas que ce soit encore un papier du style des mémorandums de Budapest", a-t-il précisé, en référence à l’accord de 1994 où la Russie garantissait l’intégrité et la sécurité de trois ex-républiques soviétiques, dont l’Ukraine, en échange de l’abandon des armes nucléaires de l’URSS. Un texte qui n’a pas empêché la violation de l’intégrité territoire de l’Ukraine par Moscou ces dernières années et durant la guerre actuelle. Il faudrait donc que la Russie fasse a priori une concession supplémentaire dans ce sens-là pour apaiser le conflit.

Une fois cette solution trouvée sur la neutralité, il restera le problèmes du Donbass et de la Crimée. Moscou veut que l’Ukraine renonce noir sur blanc à ces territoires, sans se cantonner à de vagues déclarations sur le sujet. Est-ce que le sommet d’Istanbul permettra d’avancer sur le sujet? Ce n’est pas du tout certain. Chaque camp pourrait également attendre de voir comment évolue le conflit sur le terrain avant d’en décider, afin d’avoir plus de poids dans la discussion.

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